Les Indiens de Colombie sont décidés à aller rencontrer le président Alvaro Uribe où qu'il se trouve. Après dix jours de manifestations pour réclamer en vain qu'il se déplace, des milliers de Nasas, un peuple du sud-ouest du pays, ont pris la route. Ils veulent gagner Cali en une semaine de marche, puis s'il le faut Bogota, la capitale, pour une discussion «face à face» avec le chef d'Etat.

«Guerre sale»

Les dirigeants indiens exigent du pouvoir la fin d'une «guerre sale» contre les plus de 80 ethnies recensées dans le pays. Selon de sinistres comptes, près de 100 des leurs sont assassinés tous les ans dans le conflit colombien entre guérilla, armée et milices mafieuses. Depuis un mois, 17auraient été tués, dont près de la moitié par des agents de l'Etat. «Plusieurs peuples sont menacés d'extinction», rappelle leur organisation.

L'une des dernières victimes, Taurino Ramos, est tombée la semaine dernière au cours de batailles avec la police sur la route panaméricaine, qui relie la Colombie à l'Equateur. Les Nasas espéraient bloquer cet axe pour réclamer à l'Etat qu'il lui attribue des terres promises en 1992, en réparation pour la tuerie de 20 des leurs coordonnée par un officier. Les journées d'affrontements, pendant lesquelles les manifestants ont répondu à coups de bâtons puis de cocktails Molotov aux balles et aux machettes des agents, ont fait des dizaines de blessés dans les deux camps.

Les autorités ont dénoncé, sans apporter de preuves, la manipulation des Indiens par la guérilla des FARC. «Des terroristes sont infiltrés, ils massacrent nos policiers», a lancé Alvaro Uribe. L'accusation a fait mouche dans les principaux médias et l'opinion urbaine, où la lutte de ces peuples, qui dépassent à peine les 3% de la population, est mal perçue. «Comme ils sont Indiens, ils réclament l'impunité», s'insurge une éditorialiste, Maria Isabel Rueda.

L'organisation des Nasas a pourtant été applaudie à plusieurs reprises, pour leur résistance au conflit. Leurs gardes, seulement armés de courts bâtons symboliques, ont réussi à arracher aux FARC plusieurs des leurs, et un bénévole Suisse, qui venaient d'être enlevés. L'ONU a même distingué d'un prix leur système démocratique articulé autour du développement durable.

Mais c'est précisément cette orientation, proche de celle d'Evo Morales en Bolivie, qui heurte le pouvoir conservateur et une majorité de l'électorat. Opposés aux traités de libre-échange et aux cultures intensives, les Indiens vont à l'encontre des projets agro-industriels subventionnés par le gouvernement. Symbole de cet affrontement: une partie des terres qu'ils réclament pour leur souveraineté alimentaire ont été plantées de canne à sucre destinée aux agro-carburants. S'ils arrivent à le rencontrer «face à face», la discussion des Indiens avec Alvaro Uribe promet d'être longue et houleuse.