Slogans anti-Moubarak, hymne national chanté à pleine voix, cris de colère et d’espoir. Comme ils se l’étaient promis, des dizaines de milliers d’Egyptiens sont descendus dans la rue mardi pour prolonger l’élan de la révolution tunisienne. Une mobilisation populaire jamais vue, sans doute, depuis les «émeutes du pain» de 1977 et, dans une moindre mesure, les manifestations contre la guerre en Irak en 2003.

«Moubarak dégage»

Au Caire, jusqu’à 15 000 manifestants, en grande majorité des jeunes, ont occupé la place Tahrir, devant le musée des antiquités pharaoniques, aux cris de «liberté!», «à bas Moubarak!» ou «Tunisie!». Grisés par leur audace dans un pays où les manifestations sont interdites et souvent durement réprimées, ils ont affronté à coups de pierres la police qui tentait de les en déloger avec des canons à eau et des grenades lacrymogènes. A chaque escarmouche trop violente, les policiers ont préféré battre en retraite pour éviter, sans doute, une bavure qui aurait pu mettre le feu aux poudres. Deux manifestants ont été tués à Suez et un policier est mort des suites de blessures au Caire.

Toute la journée, les forces antiémeute déployées en masse dans les rues de la capitale – le chiffre de 20 000 à 30 000 policiers a été avancé par la presse – ont joué au chat et à la souris avec les manifestants. Contrairement à leurs habitudes, les policiers n’étaient initialement pas armés de fusils, ni même de matraques, et les cordons ont cédé les uns après les autres face à la pression des manifestants partis de plusieurs quartiers de la capitale.

Parmi eux, Ibrahim, un vétérinaire à la retraite, dans la rue pour la première fois de sa vie. «J’ai combattu en 1973 [ndlr: guerre du Kippour contre Israël]. J’ai autant de droits sur ce pays que la clique de Moubarak qui confisque le pouvoir et les richesses, affirme-t-il. J’ai 66 ans. Je touche une pension de 200 livres par mois [environ 32 francs]. Avec les prix qui ne cessent de monter, comment voulez-vous faire? Ça ne peut pas durer!»

Dans un autre cortège, Abdel Méguid, un cadre bancaire, brandit une pancarte sur laquelle il a écrit en français «Moubarak dégage». «Ben Ali a compris le message, Moubarak finira par l’entendre aussi», veut-il croire. «Le régime est stupide, il va sûrement falloir le lui répéter plus d’une fois, mais nous sommes prêts à payer le prix.»

«Non au chômage, non à la corruption, non à la torture, révolution!», ont scandé les manifestants sur la place Tahrir en détruisant un grand panneau du parti au pouvoir. Il y avait là des ingénieurs, des médecins, des étudiants des classes supérieures, mais aussi des jeunes de milieux populaires et même des «ultras» des deux grands clubs de foot de la ville; des islamistes s’interrompant pour prier sur un drapeau égyptien et des pasionarias gauchistes cheveux au vent…

Réseaux bloqués?

Pour empêcher les jeunes de s’organiser, les autorités s’en sont apparemment prises à leur principal outil de communication: les réseaux de téléphonie mobile, y compris la 3G, ont été coupés dans tout le centre-ville, à moins qu’ils n’aient été victimes du succès de la manifestation. Mais hier soir, alors que la nuit était tombée sur Le Caire, les manifestants ne semblaient pas prêts à désarmer. Certains lançaient même un slogan en écho à la révolution tunisienne, mais aux allures de bouteille à la mer: «Où est l’armée égyptienne?»