Qui, dans le public, s'est vraiment rendu compte ce week-end que la campagne pour les municipales avait vraiment commencé? Ils sont rares sans doute. Ils se retrouvent surtout au Ministère de l'intérieur, dans les préfectures, suivant par fonction la régularité des opérations, ainsi qu'au CSA, ce contrôleur sourcilleux du minutage des interventions au micro et à l'écran.

Et pourtant, quelle bataille! Dans des dizaines de milliers de communes de France, le niveau de tension est aussi variable que la démographie. Même si, chacun le sait, les plus petites localités rurales sont parfois riches de conflits comme indéracinables. A Paris, à Lyon, dans d'autres grandes villes encore, la campagne électorale s'est déjà amorcée au printemps dernier. Et les quatre semaines qui restent ne sont plus, pour les Delanoë et Séguin dans la capitale, pour les Mercier et Collomb à Lyon, que la dernière ligne droite: d'autant plus redoutable, justement, que le public peut se lasser du cirque qu'on lui impose d'une semaine à l'autre, pendant des mois. Et des sondages qui dessinent déjà son choix.

L'enjeu: il est dans l'onction électorale que le bon peuple va donner à son maire, souvent vu comme une sorte de monarque local, ou de président de la République au petit pied. Qui, plus que le maire, concentre dans ses mains autant de pouvoirs, y compris celui de faire arrêter quelqu'un? Car l'apparence monarchique («le roi en son conseil», note un expert), ici, est encore renforcée par le jeu des notables qui l'entourent, et la relative liberté que lui a encore accordée la loi de décentralisation de 1982: désormais, ses décisions ne sont plus l'objet de l'étroite surveillance du préfet. Et, pour peu que sa créativité soit suivie de son entourage, il peut, comme un Georges Frêche à Montpellier, devenir un grand bâtisseur – version contemporaine des folies monarchiques. Au risque, parfois, de ruiner les finances de sa commune.

Dans le même temps – et la démission annoncée de près du tiers des élus avant chaque scrutin dit leur amertume –, le pouvoir conquis a son revers: des responsabilités accrues. Car le maire est, pour simplifier, responsable de tout. Y compris des défauts de construction ou d'aménagement de l'école: un élève se blesse en récréation, et voilà le maire mis en examen. La complexité croissante des procédures, le maquis des réglementations, auxquelles Bruxelles ajoute impérativement son grain de sel, le conduit à un stress administratif, auquel les mairies, petites et moyennes, ont de plus en plus de peine à faire face. Sans parler des «effets retard» de certains contrôles financiers, à la suite desquels le maire peut, soudain, être pris en faute.

Le plus grand paradoxe de ces élections est encore de décliner le clivage gauche-droite. Les sondages aidant, les médias, depuis des semaines, annoncent les états d'âme des électeurs, la descente aux enfers de tel candidat, les villes qui risquent de basculer, qui dans les mains de la gauche plurielle, qui dans le giron de la droite désunie. Paris et Lyon semblent promis aux socialistes et à leurs amis. Marseille appelée à conserver son maire UDF, Jean-Claude Gaudin. Avignon paraît se refuser à une des figures du PS, Elisabeth Guigou. Toulouse peut encore échapper au centriste Douste-Blazy. Et pourtant, qu'y a-t-il de plus neutre apparemment, que la gestion municipale? L'installation du tram est-il de gauche ou de droite? Les crèches sont-elles l'apanage de la gauche? Et la lutte contre la pollution? Et la présence des voitures au centre-ville? Les logements pour étudiants? De fait, dans une ville aussi bourgeoise que Strasbourg, une socialiste, Catherine Trautmann, a su s'attirer la confiance de l'establishment. Un homme de droite, Serge Dassault, est à la tête d'une ville explosive de la banlieue: Evry.

Enfin et surtout, comme un train peut en cacher un autre, l'effervescence politique du scrutin des 11 et 18 mars nous parle déjà des affrontements à venir en 2002: la présidentielle et les législatives, dont la bagarre à l'échelon des villes est comme la répétition générale.