Accident

Des milliers de ponts vétustes en Italie

L’effondrement du viaduc de Gênes mardi a mis en lumière l’état d’abandon dans lequel se trouvent des infrastructures vieillissantes. La Péninsule a un besoin urgent d’investir dans l’entretien et la rénovation de ses routes

«Combien de morts devront encore rester sous les décombres de ponts et de viaducs avant que l’Italie ne comprenne combien il est important d’y penser avant?» La question est posée par la presse transalpine au lendemain de l’effondrement du viaduc Morandi, à Gênes, ayant provoqué le décès de 38 personnes au moins, cinq personnes étant toujours portées disparues.

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Multiples mises en garde

«Y penser avant», autrement dit, ne pas attendre un drame pour rénover et entretenir un réseau routier vieillissant. Bien avant la tragédie, architectes et ingénieurs avaient mis en garde contre l’usure du béton armé utilisé pour la construction du pont génois. Vendredi, les premières pistes d’explications de l’écroulement semblaient leur donner raison. La rupture d’un étai, ce type de câble reliant le haut des piliers au pont, «est une sérieuse hypothèse de travail», affirme Antonio Brencich, professeur à l’Université de Gênes et membre d’une commission chargée de comprendre les causes de l’accident. Des témoignages et des vidéos étaieraient cette piste.

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Des dizaines de milliers de ponts italiens ont dépassé la durée de vie pour laquelle ils ont été projetés

Antonio Occhiuzzi, directeur de l’Institut de technologie de la construction au sein du Conseil national de la recherche

Il s’agit du même professeur qui, il y a deux ans, dénonçait cette «erreur d’ingénierie». Mais au-delà des critiques faites aux techniques de construction et au choix du matériau, le viaduc Morandi est le symbole des infrastructures abandonnées. «Des dizaines de milliers de ponts italiens ont dépassé la durée de vie pour laquelle ils ont été projetés», affirme Antonio Occhiuzzi, directeur de l’Institut de technologie de la construction au sein du Conseil national de la recherche. L’ingénieur estime que 60% des viaducs en ciment de plus de 50 ans seraient en danger. Il n’en précise pas le nombre total, mais ce dernier se monterait à plusieurs milliers.

Ces cinq dernières années, cinq autres ponts ont cédé, dont deux en 2017. En mars, une passerelle surmontant l’A14 près d’Ancône, dans la région des Marches, s’est écroulée sur l’autoroute. Un couple a été tué.

A Rome, un autre «pont Morandi»

Un mois plus tard, à Fossano, dans le Piémont, un pont a cédé sur une route principale, s’effondrant sur la voiture de deux carabiniers. Les gendarmes ont réussi à se sauver de justesse. Le matin même, la Société nationale des routes (ANAS) avait effectué une inspection de routine, ne relevant aucun problème. L’enquête n’a pas encore réussi à révéler les causes de l’accident.

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La Péninsule s’inquiète toujours plus de ses routes et de ses ponts. Parmi une quantité infinie d’exemples, celui de la capitale. La Ville éternelle tremble en entendant le nom de Morandi, du nom de l’ingénieur romain à l’origine du viaduc génois. Rome a elle aussi un «pont Morandi», une version miniature du grand ouvrage ligure. La construction se trouve dans le quartier de la Magliana, dans le sud-ouest de la ville, le long du Tibre en direction de l’aéroport de Fiumicino. Elle inquiète car elle présente les mêmes caractéristiques que le viaduc de Gênes.

L’Italie est un pays construit dans les années 1960, abandonné dans les années 1990, et qui a commencé à s’écrouler il y a dix ans

Antonio Polito, éditorialiste au quotidien Il Corriere della Sera

Mais les Romains n’ont pas besoin de traverser ce pont périphérique pour voir à quel point leurs infrastructures sont délabrées et laissées à l’abandon. Les routes romaines, même centrales, sont criblées de nids-de-poule, parfois si amples qu’ils endommagent les transports publics. Les habitants de la capitale savent aussi qu’ils doivent attendre des événements comme un jubilé pour voir une partie de leurs routes entretenues voire refaites.

«L’Italie est un pays construit dans les années 1960, abandonné dans les années 1990, et qui a commencé à s’écrouler il y a dix ans, écrivait dans son éditorial de mardi le quotidien Il Corriere della Sera. Et la raison, c’est que nous avons cessé de croire dans le progrès. Tout nous semble plus important: l’environnement, l’austérité, la lutte contre la corruption. Il y a toujours une bonne raison pour ne rien faire», poursuit l’éditorialiste Antonio Polito, résigné.

Le président du Conseil Giuseppe Conte a annoncé le soir du drame, mardi, le «lancement rapide d’un plan extraordinaire de surveillance de toutes les infrastructures, surtout les plus vieilles». «Les contrôles seront très sévères car nous ne pouvons pas nous permettre d’autres tragédies comme celle-ci», a écrit le premier ministre sur les réseaux sociaux. Son gouvernement, formé par la Ligue de Matteo Salvini, à l’extrême droite, et par le Mouvement 5 étoiles, rejette la responsabilité sur les gouvernements précédents.

Investissement trop faible

«Les Romains laissèrent à l’Italie le plus formidable réseau de routes et d’aqueducs de l’histoire, et quelques décennies d’abandon suffirent aux barbares pour le transformer en un tas de gravats.» Il s’agit de l’image choisie par Antonio Polito pour expliquer le manque d’investissement de l’Etat dans ses infrastructures. La presse a rappelé cette semaine que l’ANAS a décidé d’investir 11 milliards d’euros dans l’entretien, l’ajustement et la sécurité du réseau routier, soit 46% des 23 milliards prévus pour la période 2016-2020. La société publique n’a investi que 1,2 milliard sur deux ans en 2016 et 2017. Bien trop peu, selon les experts, pour s’occuper de quelque 130 000 kilomètres de routes et au moins 30 000 ponts, viaducs et galeries traversant la botte.

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