Il aura donc fallu un coup d’Etat manqué pour que la place Taksim reprenne des couleurs. Interdit aux rassemblements après la révolte du parc Gezi à l’été 2013 – un mois de contestation contre les politiques de Recep Tayyip Erdogan –, l’épicentre d’Istanbul voit passer depuis le 15 juillet des milliers de manifestants, réunis chaque soir à l’appel du président turc. Pour la première fois dimanche, une figure de l’opposition, le chef du Parti républicain du peuple (CHP), Kemal Kiliçdaroglu, occupait la tribune.

Mot d’ordre du rassemblement: démocratie et République. «Nous sommes ici pour dire notre ferme opposition aux putschs militaires, mais aussi au diktat civil que le président Erdogan pourrait être tenté d’imposer sous couvert de lutte contre les putschistes», affirme Baris Yarkadas, député CHP d’Istanbul, au milieu d’une foule agitant drapeaux turcs et portraits de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République.

«Parlement mis à l’écart»

Depuis le 21 juillet, la Turquie tout entière vit sous état d’urgence. Ce régime d’exception, instauré pour trois mois, autorise le gouvernement à émettre des décrets-lois, soumis au parlement seulement a posteriori et impossibles à contester devant la Cour constitutionnelle. Le premier est entré en vigueur samedi. Il prolonge de quatre à trente jours la durée légale de garde à vue, ordonne la fermeture de plus de 2300 écoles, universités, hôpitaux, associations et syndicats, et radie de la fonction publique tous ses employés mis en cause. Ces derniers (plus de 50 000 à ce jour), comme les établissements fermés, sont soupçonnés d’être liés à l’imam Fethullah Gülen, instigateur du coup manqué selon les autorités et le parquet d’Ankara, qui supervise cette enquête assimilée par le pouvoir à un grand «nettoyage».

Autre formation d’opposition, le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) organisait samedi son propre meeting à Istanbul, contre les coups d’Etat et contre l’état d’urgence. «Nous avons proposé au gouvernement de réunir le parlement nuit et jour, à huis clos s’il le faut, mais de ne rien adopter sans consulter les députés, indique Garo Paylan, élu HDP d’Istanbul. Là, le parlement est mis à l’écart. L’antidote contre les putschs, c’est plus de démocratie et non un régime d’exception», dénonce ce député, qui se dit «très préoccupé» face au nombre d’interpellations et d’incarcérations. Plus de 13 000 personnes ont été arrêtées en lien avec la tentative de putsch. Près de 6000 d’entre elles sont déjà derrière les barreaux. «Nous craignons que des innocents et tous les opposants soient victimes» de ces purges, explique Garo Paylan.

«Consolider le gouvernement»

Ibrahim Kaboglu, professeur de droit constitutionnel à l’université Marmara et fondateur de la plateforme Démocratie d’abord, partage ces inquiétudes. Près d’un millier de membres des universités – une majorité d’enseignants – ont été limogés. «L’objectif est aussi politique: consolider le gouvernement. Dois-je rappeler que le «nettoyage» n’est pas un concept juridique», souligne Ibrahim Kaboglu. Aux craintes de ses détracteurs, le président Erdogan répond par un autre péril: des complices du putsch seraient tapis dans l’ombre, prêts à frapper de nouveau à la moindre occasion. «Ne quittez pas les places jusqu’à nouvel ordre», répète-t-il à ses partisans, qui se rassemblent chaque soir dans les grandes villes du pays, drapeau turc à la main, arborant écharpes et bandeaux à l’effigie du chef de l’Etat.

Publication d’un hebdomadaire interdite

A la vue de ces foules en liesse, Tuncay Akgün, rédacteur en chef de l’hebdomadaire satirique Leman, est saisi d’un frisson. Les bureaux du journal, situés à deux pas de Taksim, ont manqué d’être attaqués dans la nuit du 18 au 19 juillet. En cause: la couverture d’un numéro «spécial putsch». Le dessin présentait la tentative de coup comme une sorte de théâtre opposant, d’un côté, des militaires commandés par l’imam Gülen et de l’autre, des partisans de Recep Tayyip Erdogan.

«Nous avons reçu des réactions violentes, certains nous promettant le même sort que Charlie Hebdo», raconte Tuncay Akgün, qui a choisi de «s’éloigner» de son pays quelque temps. «On nous accuse d’être pro-putschistes pour nous faire taire, alors que nous n’avons cessé de nous dresser contre les coups, s’insurge le satiriste. En fait, si les partisans d’Erdogan nous détestent tant, c’est parce que nous avons dénoncé pendant des années la collaboration entre le pouvoir et la clique de Gülen. Nous allions publier ces dessins dans notre édition spéciale.» La diffusion du numéro a été interdite et toutes les copies saisies.


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