Milove, bourg écartelé entre Russie et Ukraine

Europe de l’Est Cas unique, la ville n’avait pas de douane

Les rumeurs de guerre ont bouleversé le quotidien des habitants

«Nous sommes indivisibles.» Joignant le geste à la parole, Viktoria Tokareva entrecroise ses doigts pour illustrer l’alliance physique entre Ukrainiens et Russes. La frontière entre les deux pays passe au milieu de son bourg, Milove, dans l’est de l’Ukraine, à 900 km de Kiev et à peine plus de Moscou. Dans cette région extrêmement pauvre, les tensions diplomatiques qui ont suivi la sécession de la Crimée ont déjà des répercussions directes sur l’économie, entièrement tournée vers la Russie. En cas de sanctions ou de conflit, les habitants de Milove, et ceux du Donbass en général, craignent d’être aux avant-postes et de payer un lourd tribut.

Un panneau de signalisation descellé prévient que l’autre côté de la rue est en Russie. Alentour, des datchas minuscules aux palissades effondrées ponctuent une steppe grise et noire. Le trafic est anémique et les bourrasques glaciales rendent inhospitalières les ruelles en terre. Quelque 5600 habitants vivent du côté ukrainien et 12 000 du côté russe. La gare ferroviaire est en Russie, mais le terminal des bus en Ukraine. La ligne de chemin de fer divise la ville en deux, mais elle n’épouse pas exactement la démarcation toute théorique entre les deux Etats. En conséquence, des portions de territoire russe sont enclavées du côté ukrainien de la voie ferrée. Les véhicules doivent faire un détour de 7 km pour traverser, car à Milove, il n’y a pas de douane, mais les gens passent librement d’un côté à l’autre.

Enfin, c’était le cas avant que les relations entre Moscou et Kiev passent à l’amer, explique Alexandre qui vend des luminaires, et dont l’échoppe, un container transformé en dépôt-vente, se trouve à cheval sur la frontière: «A cause du risque de guerre et des tensions, des policiers sont apparus et filtrent le passage.» Presque au-dessus de son enseigne, une passerelle aérienne enjambe les voies, des douaniers russes patrouillent au sommet, leurs homologues ukrainiens restent en bas de l’escalier et contrôlent les passants: «Seuls les résidents de la ville peuvent encore traverser sans encombre.»

Les tracasseries administratives et les entraves mises à la circulation des personnes ont plongé l’économie locale dans le rouge. Sur la boutique de Victoria, une affiche annonce des soldes: tout est à 50%. «Je n’achète plus de marchandises, j’essaie de liquider le stock», explique la propriétaire, Viktoria Tokareva, d’origine géorgienne. Devant ses deux dernières employées, Victoria ne mâche pas ses mots: «Tout est de la faute des gens de Maïdan et du nouveau gouvernement de Kiev, ça se dégrade chaque jour un peu plus. Et ici, nous vivons du commerce transfrontalier.» Le niveau de vie est plus élevé côté russe, les salaires aussi, et les biens de consommation y sont plus chers. Sur les rayons, s’entasse pêle-mêle un assortiment de jouets en plastique, de babioles inutiles et de produits de beauté.

Viktoria Tokareva a participé à une émission de télé-réalité, Je veux changer de mari. Ce qui aurait pu faire d’elle une gloire locale, mais à Milove, personne ne regarde les chaînes ukrainiennes, car tout est tourné vers la Russie, y compris les antennes paraboliques. Le nouveau gouvernement à Kiev a interdit la retransmission des chaînes russes, accusées de faire de la propagande: «C’est exactement le contraire, les informations ukrainiennes ne racontent que des mensonges, alors que les journalistes russes restent neutres, ou presque.»

La mairie voisine avec les monuments soviétiques dédiés aux morts d’Afghanistan et de la Deuxième Guerre mondiale. Olexandr Kislitsin, le maire, a sorti des petits verres pour la vodka maison, aromatisée au miel et au raifort, et des plus grands pour le vin, du rouge artisanal au goût douceâtre: «Il y a deux usines, la fabrique d’huile de tournesol et la minoterie de seigle, une en Russie, l’autre en Ukraine. Mais pour être honnête, le vrai business ici, c’est la contrebande.» Il est membre du Parti des régions du président déchu, Viktor Ianoukovitch, et a des projets pour transformer la région en grand pôle de transit de marchandises: nouvelle route, nouvelle gare. En fait, la frontière fait recette, les marchands font leur beurre de la différence de prix, encore faut-il qu’elle soit ouverte: «Tous les projets sont en pause et pourraient tomber à l’eau.»

L’élu espère encore que les tensions s’apaisent vite. Il ne voit d’autre solution que la décentralisation, mais ne se fait guère d’illusion sur les intentions du gouvernement à Kiev: «La capitale ne se soucie pas de l’est du pays. Nous sommes bons pour payer et travailler, mais la richesse que nous produisons nous échappe.» Viktoria Tokareva est beaucoup plus sévère. Elle ne votera pas lors de l’élection présidentielle prévue pour le 25 mai, comme tous les employés de sa boutique: «Avec un homme fort comme Poutine, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Ce lâche de Ianoukovitch nous a mis dans le pétrin. Il payait pour qu’on vote pour lui, mais je n’ai jamais cédé.»

La débâcle économique inquiète cependant moins Viktoria Tokareva que la guerre: «Les deux gouvernements massent leurs hommes dans les environs. Je ne veux pas être prise au milieu des tirs des deux armées

«Les médias ukrainiens ne racontent que des mensonges, alors que les Russes restent neutres, ou presque»