Zemba montre ses mains enflées. Elles sont dures comme la pierre qu’il perce chaque jour, agenouillé dans un boyau d’1m50 de haut, sous une chaleur torride, à 3000 mètres de profondeur. Il est l’un des 4300 foreurs en grève depuis trois semaines à la mine de Lonmin (troisième producteur mondial de platine) à Marikana, à 100 km à l’ouest de Johannesburg. Zemba attend le résultat des négociations salariales qui ont démarré mercredi, six jours après la fusillade qui a coûté la vie à 34 de ses collègues, tués par la police. Les grévistes exigent un salaire net de 1250 euros par mois, plus du double de ce qu’ils reçoivent aujourd’hui!

«Trop de corruption»

«Avec ce que je gagne, je ne m’en sors pas», dit Zemba, qui vit dans une cabane en tôles ondulées, à Wonderkop, le village aux rues défoncées qui jouxte l’imposante mine de platine. Un grand lit, un frigo, une plaque de cuisson, une chaise en plastique, c’est le maigre univers qu’il partage avec sa petite amie et leurs deux enfants. Il aurait pu demander un logement plus décent à la mine. «Mais il y a une longue liste d’attente et trop de corruption», dit cet homme de 50 ans. Il préfère percevoir les 185 euros mensuels alloués à ceux qui habitent en dehors de la mine.

Car chaque rand compte quand on doit envoyer la moitié de sa paie à son épouse légitime restée au village avec leurs cinq enfants, dans la lointaine province du Cap oriental. Cette vie fracturée a longtemps été imposée par les compagnies minières: jusqu’à la fin de l’apartheid, en 1994, les Noirs étaient obligés de vivre dans des hostels (dortoirs), loin de leur famille.

Dans l’hostel de Lonmin, si peu a changé. Des livres religieux sont entassés au bord du lit de Lorenzo Seia, un Mozambicain de 59 ans, qui vit dans une chambrée de huit hommes. Comme à l’armée, mais pour toute une vie. «Avant, c’était pire, se rappelle ce foreur, qui a débuté à Lonmin en 1990. On était 16 dans cette pièce. Et puis, ma femme peut maintenant venir me rendre visite: la mine nous prête une chambre.» Lorenzo préfère toute de même la «sécurité du dortoir» aux fléaux sociaux – l’alcoolisme, la criminalité et la prostitution – des bidonvilles nés de la ruée vers le platine.

Depuis un an, la mine a entrepris de convertir les dortoirs en petites «unités familiales» d’une ou deux chambres à coucher. Une vingtaine d’entre elles sont déjà occupées par des familles de mineurs, qui peuvent enfin vivre une vie normale. Mais les changements sont lents. Selon la Bench Marks Foundation, une ONG qui surveille la politique sociale des mines, «il y a eu très peu de progrès dans les mines de platine depuis cinq ans. Le secteur ne bénéficie pas aux travailleurs et aux communautés environnantes.»

«Fossé indéfendable»

Les grévistes dénoncent les salaires opulents des managers: les trois directeurs de Lonmin empochent presque autant que les salaires combinés des 4000 foreurs. «Le fossé est moralement indéfendable», s’écrie Frans Baleni, le président du syndicat des mineurs NUM, allié à l’ANC, au pouvoir. Mais lui-même gagne la bagatelle de 140 000 euros par an.

«On n’a plus confiance dans le syndicat, explique Andrew Moja, un contremaître. Ses cadres ont grimpé dans la hiérarchie et ne défendent plus nos intérêts.» Cyril Ramaphosa, ancien dirigeant de la NUM et l’un des grands leaders de l’ANC du temps de la lutte contre l’apartheid, est aujourd’hui actionnaire et directeur de Lonmin. «Tous ces gens se sont enrichis et nous ont oubliés, clame Zenzile, un représentant de l’AMCU (association des mineurs et syndicat de la construction), le nouveau syndicat dont se réclament les grévistes. On ne votera plus pour eux!»

Face à la colère violente des grévistes, qui ont tué dix personnes dont deux policiers, le gouvernement a choisi la voie de la répression, avec la fusillade qui semble avoir été en partie orchestrée par la police, puis, jeudi, l’inculpation pour meurtre des 270 mineurs arrêtés. Mais cette dérive autoritaire pourrait se retourner contre le président sud-africain, Jacob Zuma, qui brigue un second mandat lors du congrès de l’ANC en décembre prochain. Elle fait le terreau du populisme de Julius Malema. L’ex-président des jeunes de l’ANC, exclu du parti en mars dernier, a été le premier leader politique à se rendre à Marikana après le «massacre». Il a réclamé la démission de Jacob Zuma et appelé à rendre les mines «ingouvernables». «Tant que les gens à la base de la société se sentiront ignorés, les gens comme Malema auront le vent en poupe», observe le politologue Adam Habib. Mais pour Zemba et les grévistes, la seule chose qui compte, c’est de mieux gagner leur vie: «On en a assez des promesses non tenues.»