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Dans la grande plaine côtière de Mingrélie, le fleuve Ingouri marque sur 30 km la séparation entre la Géorgie et la République autoproclamée d’Abkhazie.
© © Julien Pebrel / M.Y.O.P. pour Le Temps

Géorgie

En Mingrélie, naissance d'une frontière

Dans l’ouest de la Géorgie, aux abords de la République autoproclamée d’Abkhazie, des familles ont été séparées et des gens écartés de leurs biens par un conflit gelé depuis dix ans

Un petit muret de parpaings entoure l’ancien internat. Ici, dans un immeuble décrépi construit durant la période soviétique, habitent une vingtaine de familles réfugiées du premier conflit abkhazo-géorgien, il y a 25 ans. Au terme de cette guerre fratricide, plus de 200 000 Géorgiens ont fui la province côtière d’Abkhazie qui proclamait alors son indépendance. L’ancien internat se trouve dans la banlieue de Zougdidi, 40 000 habitants, chef-lieu de la province voisine de Mingrélie où, depuis les années 1990, les déplacés s’entassent toujours dans d’anciens bâtiments publics insalubres. Les conditions de vie sont difficiles: les toilettes se trouvent dans la cour et les logements du rez-de-chaussée sont devenus inhabitables à cause de récentes inondations.

«Nous sommes abandonnés», enrage Keti Khubulava, qui accuse pêle-mêle le gouvernement géorgien, les organisations internationales et les ONG. Elle travaille comme femme de ménage et habite dans une seule pièce d’une vingtaine de mètres carrés avec son fils au chômage et sa mère de 80 ans. «Le plus gros problème est le manque d’espace, j’aimerais juste avoir un nouveau logement, je ne réclame aucune autre aide de l’Etat», affirme la quinquagénaire aux cheveux teints en rouge. Pour chaque membre de la famille, elle ne reçoit qu’une allocation mensuelle de 45 laris (18 francs suisses).

Attribution de logements opaque

De nouveaux immeubles ont été construits à Zougdidi pour héberger les familles des déplacés, mais la liste d’attente est longue. L’attribution des logements est opaque et source de nombreuses frustrations. Avant la guerre, Keti Khubulava habitait dans le village d’Otobaia, situé en territoire abkhaze, à seulement 20 km à vol d’oiseau. Elle ne le reverra probablement jamais: «Je ne peux plus retourner là-bas, ma maison a été brûlée et je ne possède pas les documents pour traverser la frontière.»

Durant la période soviétique, l’Abkhazie était une province autonome de la République socialiste de Géorgie au sein de laquelle elle était fortement intégrée économiquement et politiquement. Depuis 1993, l’ancienne démarcation administrative avec la province de Mingrélie est devenue pour l’Abkhazie la frontière orientale de son nouvel Etat. La ligne de séparation au tracé parfois contesté court sur près de 150 km, des cimes du Caucase jusqu’à la mer Noire.

Dans la grande plaine côtière de Mingrélie, le fleuve Ingouri marque sur 30 km la séparation entre ces deux territoires. Situé au milieu du fleuve, sur une île, le village de Shamgona compte 500 familles. Depuis Zougdidi, un pont étroit permet de rentrer dans la localité où une poignée de policiers surveille négligemment les allées et venues.

«Chez moi, nous étions près de cinquante dans une seule maison»

Lors de la guerre, Shamgona a accueilli des milliers de déplacés venant surtout des villages situés juste de l’autre côté du fleuve. «Chez moi, nous étions près de cinquante dans une seule maison», se souvient Nino Lejava, 49 ans, la directrice de l’école du village. «Jusqu’en 2008, la situation était très tendue, continue-t-elle, les gens habitant à proximité du fleuve ne pouvaient pas dormir en paix.» De fait, accrochages et échanges de tirs étaient quasi quotidiens entre les forces géorgiennes et abkhazes.

Durant une nouvelle guerre, en août 2008, les troupes russes ont affronté l’armée géorgienne dans le centre du pays, autour de la région d’Ossétie du Sud, mais elles ont aussi ouvert un autre front à l’ouest et occupent une bonne partie de la Mingrélie. A la suite du cessez-le-feu, les soldats russes se sont progressivement retirés et la situation s’est stabilisée le long de la ligne de séparation. Fin août, il y a exactement dix ans, le président russe Dmitri Medvedev avait reconnu l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, une décision qui a été applaudie à Soukhoumi et Tskhinvali, les deux capitales, mais a rendu les deux conflits encore plus inextricables.

Arrêtés pour avoir traversé

A Shamgona, quelques dizaines de mètres séparent les deux rives du fleuve. Des bancs de cailloux facilitent la traversée à pied. «En face, ce sont des gardes-frontières russes et non abkhazes qui montent la garde. Si tu traverses, tu peux être arrêté, même si pour nous ça n’a jamais été une frontière», affirme Vitali Ekhvaia, 33 ans. «Tant que tu restes de ce côté, ce n’est pas dangereux», enchaîne Soso, 36 ans, qui pêche tranquillement avec un ami depuis la berge. Deux jeunes du village qui s’étaient aventurés un peu trop loin pour aller pêcher ont dû payer chacun une amende équivalente à 760 francs suisses. Affublé d’un chapeau de paille, Soso est aussi un déplacé du conflit du début des années 1990: «Bien sûr, c’est dur d’être aussi proche de chez soi, j’ai passé toute mon enfance là-bas, j’y ai encore des terres et les tombes de mes ancêtres», confie-t-il avec émotion.

Depuis l’automne 2008, la mission d’observation de l’Union européenne (EUMM) patrouille quotidiennement le long de la ligne de séparation avec ses 4x4 bleus arborant le drapeau aux douze étoiles. «Ces dernières années, nous avons pu observer un durcissement de la ligne de séparation administrative, qui devient de plus en plus impénétrable. Avec le soutien de la Russie, les Abkhazes tentent d’établir progressivement une frontière de facto», déclare le diplomate danois Erik Hoeg, chef de l’EUMM en Géorgie. De nombreuses portions de la ligne de démarcation sont grillagées, des tours de contrôle et des équipements de surveillance ont été installés pour empêcher les franchissements «illégaux». Deux points de passage officiels sur quatre ont été fermés l’an dernier.

Russes et Abkhazes évoquent des raisons de sécurité, mais ce processus de «frontiérisation», qui est aussi à l’œuvre en Ossétie du Sud, affecte la liberté de circulation. Or, les populations locales ont souvent des propriétés et de la famille de part et d’autre de la ligne de démarcation. Près de 40 000 Géorgiens vivent toujours en Abkhazie (sur une population totale de 240 000 habitants), concentrés dans le district de Gali, qui touche la province de Mingrélie.

«La vie est moins libre là-bas, les Géorgiens ont souvent des problèmes avec la police», témoigne Nukri, étudiant de 22 ans à l’Université de Zougdidi. Sa famille vit de l’autre côté. Il fait la navette régulièrement et pointe la détérioration de la situation des résidents géorgiens dans le district de Gali. «Il ne reste plus qu’une école qui enseigne en géorgien. Ailleurs, c’est le russe. Même dans les églises, ils effacent les inscriptions écrites en géorgien.»

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