Affaire

La ministre de la Culture française dans la tourmente

Déjà très contestée, Françoise Nyssen doit faire face à une affaire de travaux non déclarés dans les locaux de son ancienne maison d’édition, Actes Sud. La question est maintenant de savoir si elle sera opportunément poussée vers la sortie

Une affaire de mezzanines aura-t-elle raison de la carrière ministérielle de Françoise Nyssen? A la suite des révélations publiées le 22 août par Le Canard enchaîné, la justice vient d’ouvrir une enquête préliminaire et l’association Sites et monuments a annoncé son intention de porter plainte contre la ministre de la Culture, l’accusant de s’être «affranchie des règles du droit du patrimoine et de l’urbanisme».

Objet: les travaux qui auraient été réalisés en 1997 puis en 2012 au siège parisien des Editions Actes Sud, que dirigeait alors Françoise Nyssen. Des mezzanines auraient été construites sans autorisation dans un hôtel particulier classé du centre de Paris. L’administration du patrimoine, qui est sous la tutelle du Ministère de la culture, aurait dû en être saisie. De même que l’administration fiscale, l’entreprise s’agrandissant alors de 150 mètres carrés. L’ont-elles été? Non, selon l’hebdomadaire satirique. A la justice de trancher, alors que l’affaire est évidemment devenue politique.

Lourde déception

Avec Françoise Nyssen, la déception est à la hauteur des espérances. Lors de sa nomination au Ministère de la culture, en mai 2017, la promue surprise avait été couverte d’un torrent d’éloges: une femme, directrice d’Actes Sud, une maison d’édition conciliant l’exigence et le succès, c’était un joli geste en faveur de l’écrit de la part d’un président de la République, Emmanuel Macron, qui ne cache pas son goût pour la littérature et la philosophie. Ajoutez à cela le clin d’œil à la nouveauté et à la sacro-sainte «société civile» (Françoise Nyssen ne s’était jamais frottée à la politique) et le ministère où trônèrent jadis André Malraux et naguère Jack Lang devait en sortir plus efficace et plus brillant.

Un ministère dépeuplé

Las! Rien n’a marché. Si Françoise Nyssen, 67 ans, a beaucoup de bonne volonté, une vraie capacité d’empathie et la fraîcheur des néophytes, elle en a surtout l’inexpérience. Elle peine à s’imposer à ses administrations, qui ne répugnent d’ailleurs jamais à mettre des bâtons dans les roues de leur patron, surtout quand il ne vient pas du sérail. Mais à ce jour, il n’y a plus au ministère de directeur ni pour les archives, ni pour le patrimoine, ni pour les musées, ni pour la création artistique. Au sein du cabinet de la ministre, c’est le courant d’air permanent: en un peu plus d’un an, sept collaborateurs (le cabinet ne peut en compter plus de dix) sont partis. Hormis le «Pass culture» destiné, après expérimentation, à offrir 500 euros de dépenses culturelles aux jeunes, la ministre n’a fait émerger aucune idée forte, sinon celle de faire effectuer des tournées en province à la Comédie française ou de faire tourner la Joconde dans d’autres musées que le Louvre, ce qui a fait hurler tous les spécialistes.

Théoriquement chargée de la future réforme de l’audiovisuel, Françoise Nyssen fait mine de ne pas savoir que c’est à l’Elysée que se traitent (et depuis longtemps!) ces dossiers-là. Et peut-être aussi les autres, puisque la rénovation du patrimoine a été confiée à Stéphane Bern, animateur de télévision et ami d’Emmanuel et Brigitte Macron, et plus à l’aise que la ministre de la Culture avec les codes de la communication.

Mauvaise maîtrise des dossiers

Devant le parlement, où l’absence d’expérience est souvent dévastatrice, la ministre de la Culture ne réussit pas mieux, malgré toute sa bonne volonté et un brin d’idéalisme. Lors du débat sur la loi contre les fake news, on a vu la ministre patauger, peinant à trouver la définition même du délit et se plaignant dans les couloirs de l’Assemblée nationale d’avoir été gênée… par la présence dans le débat de Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (ex-Front national), qui y a sa place comme les 576 autres députés.

Bafouillant plus souvent qu’à son tour dans les interviews et les conférences de presse, répondant toujours qu’«elle réfléchit», Françoise Nyssen maîtrise mal ses nombreux dossiers, excepté celui du livre, qu’elle connaît évidemment comme sa poche (tout en assurant un jour que «toutes les bibliothèques sont gratuites», ce qui n’est pas le cas). Mais patatras: à la suite d’un avis de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, il lui a été enlevé en juillet la tutelle du Centre national du livre et le dossier de la régulation économique du secteur de l’édition littéraire, et ce afin d’éviter les risques de confits d’intérêts, même si c’est son mari, Jean-Paul Capitani, qui dirige désormais Actes Sud.

Officiellement, Françoise Nyssen bénéficie du soutien du président de la République et du gouvernement, dont le porte-parole, Benjamin Griveaux, a tout de même répété mercredi que «nul n’est au-dessus des lois». L’affaire des mezzanines, si elle prend de l’ampleur, pourrait bien déboucher sur une opportune porte de sortie.

Publicité