Comme ministre et avant cela, comme porte-parole de François Hollande en campagne présidentielle, Delphine Batho savait admirablement manier la langue de bois. Débarquée du gouvernement en quelques heures mardi, par le président François Hollande et le premier ministre Jean-Marc Ayrault, après avoir critiqué la diminution du budget du Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie, l’ex-ministre a radicalement changé de registre. Jeudi après-midi, lors d’une conférence de presse, elle a attaqué frontalement les orientations politiques de l’exécutif. Brisant net l’image de bonne élève, disciplinée et discrète, qui lui est d’ordinaire accolée.

Delphine Batho a porté ses attaques sur deux fronts liés. Le premier concerne la politique budgétaire pour 2014. «Ce que je n’accepte pas, c’est le tournant de la rigueur qui ne dit pas son nom et qui prépare la marche au pouvoir de l’extrême droite dans notre pays», lance la socialiste. Ancienne proche de Ségolène Royal, l’ex-ministre s’en est pris Jean-Marc Ayrault, l’accusant de procéder «aux arbitrages sans discussion directe avec les ministres concernés».

Conséquence de ce tour de vis, elle doute que le gouvernement puisse tenir ses promesses en matière de politique écologique et de transition énergétique. C’est son deuxième angle d’attaque: l’exécutif aurait, selon elle, cédé aux puissants lobbies du gaz de schiste et du nucléaire. «Ces forces se sont arrangées pour avoir ma tête», dénonce-t-elle. Elle met directement en cause Philippe Crouzet, président du directoire de Vallourec, un groupe qui fabrique notamment des tubes d’acier pour l’industrie pétrolière et gazière; Philippe Crouzet est par ailleurs l’époux de la directrice de cabinet de François Hollande, Sylvie Hubac.

«Est-il normal que le patron de l’entreprise Vallourec, directement intéressé par l’exploitation des gaz de schiste, ait pu annoncer ma marginalisation des semaines à l’avance devant des responsables de son entreprise aux Etats-Unis?» s’interroge Delphine Batho. «Qu’il dise que je suis un désastre parce que je fais rempart au gaz de schiste et que je veux réduire la part du nucléaire, c’est une chose. Qu’il annonce ma mise à l’écart à l’avance, c’en est une autre. De quelles informations disposait-il pour être si sûr de lui?»

Premier du genre depuis un an quand d’autres ministres ont aussi tenu des propos discordants, le limogeage de Delphine Batho provoque un regain de tension entre les socialistes et leurs alliés écologistes, dont certains doutent de la volonté réelle de François Hollande de respecter ses promesses de campagne. Parmi elles: la diminution de la part du nucléaire dans la production d’énergie électrique de 75 à 50% ou la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim. Au sein même du PS, la fibre verte n’est pas partagée par tous: les «productivistes» voient dans le nucléaire et d’autres industries polluantes des activités industrielles pourvoyeuses d’emploi, de croissance, de contrats à l’international.

Pour Europe Ecologie Les Verts, le limogeage de Delphine Batho représente «un bien mauvais signal envoyé à l’écologie». «Un an après l’éviction de Nicole Bricq, qui l’avait précédée au ministère de l’Ecologie, cela pose forcément avec une acuité nouvelle la question de la place que le président de la République et le premier ministre entendent accorder concrètement à l’écologie. Désormais, le temps des discours, des échanges et des tables rondes est derrière nous. Les engagements souscrits ne seront rien s’ils ne sont pas traduits, clairement, dans des décisions et des faits», estime Pascal Durand, le secrétaire national d’EELV.

Dans Le Monde, la ministre du Logement, Cécile Duflot, fait part de son malaise et admet s’être posée la question de la présence des écologistes au gouvernement. Elle entend n’être «ni une observatrice désolée de la situation, ni une spectatrice du renoncement». Pour l’instant, les écologistes ont décidé de rester au gouvernement; Jean-Marc Ayrault leur a assuré que «l’environnement, comme la politique de transition énergétique, n’est pas une variable d’ajustement». Le parti attend la rentrée pour «juger sur des actes», s’agissant notamment des investissements d’avenir, du budget 2014, de la mise en place d’une fiscalité écologique (pour pénaliser le diesel notamment), de la loi sur la transition énergétique et la loi-cadre sur la biodiversité.

Pour François Hollande, la question est politiquement très délicate. Si les écologistes quittaient le gouvernement à l’automne et s’affranchissaient à quelques mois des élections municipales de 2014, celles-ci seraient encore plus difficiles à gagner pour la gauche.

Cécile Duflot fait part de son malaise et se pose la question du maintien des écologistesau gouvernement