Le hidjab bleu qui la couvre de la tête aux pieds n'embarrasse pas Khadra Warsame. Elle se coule d'un mouvement souple dans sa petite voiture rouge, lève les mains pour faire tomber le tissu léger qui dévoile sur ses poignets une calligraphie d'après ramadan. Il faut rouler vingt minutes pour arriver au quartier Cedar-Riverside, à côté de l'Université du Minnesota, au centre de Minneapolis. Le mall local est un marché africain. Le directeur du centre communautaire est un imam. Les locatifs sont occupés par une majorité de Somaliens, comme elle.

Premier représentant noir

C'est l'un des terrains de Khadra, dont l'action a peut-être été déterminante pour imposer, aux primaires du Parti démocrate (qui s'appelle ici Parti démocrate des paysans et travailleurs), la candidature de Keith Ellison. Cet avocat de 43 ans devrait sans problème devenir, le soir du 7 novembre, le premier élu musulman au Congrès américain. Il sera aussi le premier représentant noir de cette métropole du nord.

Minneapolis est depuis plus de quarante ans un fief démocrate, et moins centriste que le parti national. Paul Wellstone, son sénateur jusqu'à sa mort accidentelle il y a quatre ans, était ce qui se rapproche le plus aux Etats-Unis d'un socialiste européen. Ellison se réclame de lui. Mais la marche vers Washington de l'héritier n'a pas été facile. Le sortant, Martin Sabo, qui a renoncé après vingt-huit ans au Congrès, avait adoubé un successeur, d'origine scandinave comme lui et comme beaucoup des premiers habitants de la ville. Keith Ellison l'a battu, grâce au vote des nouveaux immigrants, dont la vague a été massive au cours des dernières années. Plus du tiers des Somaliens, qui ont commencé à arriver il y a douze ans, sont aujourd'hui des citoyens américains. La proportion est double chez les Ethiopiens.

La direction nationale du Parti démocrate a bien sûr accepté le résultat de la primaire de Minneapolis. Pas Martin Sabo: il soutient une candidate indépendante. Et comme c'est la règle aux Etats-Unis, le passé d'Ellison a été passé au crible. On lui a trouvé des crosses: arriérés d'impôts, un paquet de contredanses si épais qu'il avait un temps perdu son permis de conduire. Ses adversaires et les blogueurs conservateurs se sont surtout intéressés, bien sûr, à sa religion.

Keith Ellison est né dans une famille afro-américaine catholique de Detroit. C'est à l'université qu'il s'est converti. Nation of Islam, le mouvement radical de Louis Farrakhan, recrutait sur les campus. L'étudiant de Detroit n'y a jamais adhéré, mais il a participé à l'organisation en 1995 de la Million Man March à Washington, dont Nation of Islam était le fer de lance. Et les fouineurs ont mis la main sur un article qu'il avait écrit, sous le nom de Keith Hakim, en défense de Farrakhan, dont les dérapages antisémites ont été nombreux.

Le candidat a dû s'expliquer, y compris sur un déjeuner qu'a organisé pour lui en Floride le Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), qui a ses entrées à la Maison-Blanche, mais que les conservateurs et les amis d'Israël accusent d'avoir financé le Hamas. Ellison est allé dans les synagogues, il a parlé de sa visite à Auschwitz, d'un projet de voyage en Israël, et il a écrit une lettre à la communauté juive de la ville pour condamner Louis Farrakhan et son mouvement. CAIR vient aussi de diffuser sur les chaînes de télévision du Minnesota un spot dénonçant le terrorisme.

Les attaques n'ont pas cessé. Mais les militants ne bronchent pas. Les activistes des quartiers sud étaient réunis l'autre soir autour de Keith Ellison dans la cafétéria de la grande libraire Borders, à Richfield. Ultime répartition des tâches, des blocs de téléphones à faire, des tracts à distribuer. «Il faut aider les gens à trouver leur voix.» Le candidat donnait ses derniers conseils et ressassait ses thèmes: salaire minimum, système de santé national, refus de la guerre.

«Nous ne sommes pas opposés à ce que des Américains fassent le sacrifice suprême, mais il faut que la cause soit essentielle. Et il est honteux de voir des vétérans d'Irak sans domicile fixe!» Une dame aux cheveux blancs l'a coupé: «Il est scandaleux que des Américains n'aient pas de logement.» Ellison a ajouté que le Parti démocrate devait accueillir «tous ceux qui prient». Mais personne ne parlait de religion. Les adversaires s'en chargent.

La campagne contre lui aura des effets, et Keith Ellison n'obtiendra pas les 71% de voix que John Kerry avait récoltées il y a deux ans. Mais il ne peut pas être battu. Khadra Warsame, dans sa petite voiture rouge, se charge de mobiliser les nouveaux électeurs.