Tout est prêt pour que les élections législatives de dimanche en Biélorussie se déroulent selon le scénario prévu par le président, Alexandre Loukachenko. Boycottées par les principales forces d’opposition qui dénoncent un processus biaisé et inéquitable, elles déboucheront sur le renouvellement de la Chambre basse du parlement constituée de 110 représentants. Filtrés par des commissions électorales largement acquises au régime, les candidats ne devraient pas manquer, une fois élus, de se montrer accommodants avec le chef de l’Etat. Pour la forme car, dans ce pays considéré comme la dernière dictature d’Europe, l’Assemblée ne joue pas d’autre rôle que celui de chambre d’enregistrement des décisions du président.

Les analystes s’attendent à ce que ces élections consacrent le statu quo, alors même que le pays est fragilisé par son isolement sur la scène internationale, par les multiples sanctions et pressions européennes dont il fait l’objet, et par la mauvaise santé chronique de son économie, qui a même risqué le naufrage en 2011 en voyant son déficit commercial plonger, l’inflation atteindre 108% et le rouble biélorusse perdre 65% de sa valeur. Dans ces conditions, comment expliquer la stabilité du régime mis en place par Alexandre Loukachenko depuis 1994, date de son arrivée au pouvoir?

Pour André Liebich, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, la Biélorussie est comparable à «un fragment d’URSS qui aurait été figé dans le temps». Si l’autocrate parvient à se maintenir en place depuis près de vingt ans, c’est notamment parce que «les gens ont l’impression de mieux s’en sortir en Biélorussie que dans les autres ex-républiques soviétiques», relève l’historien. Celles qui sont passées directement à l’économie de marché.

Clientéliste, le président subventionne massivement certains secteurs comme l’agriculture et, avant la présidentielle de 2010, il n’avait pas hésité à augmenter généreusement les salaires et les retraites.

Seulement voilà, la Biélorussie n’a pas les moyens de cette politique. Et le régime d’Alexandre Loukachenko ne survit que grâce à la perfusion russe. «A coups de crédits et de subventions indirectes sur les matières premières», note Ioulia Shukan, maître de conférence à l’Université Paris X, ce pays dépourvu de ressources naturelles a pu se maintenir à flot en dépit d’une économie archaïque, non compétitive, où la part du secteur privé se limite à 30%. Mais la Russie monnaie cher son soutien: l’an dernier, en échange de nouveaux crédits et de prix préférentiels sur le gaz, elle a exigé que Minsk lui cède ses gazoducs en permettant à Gazprom de racheter la compagnie Beltransgaz. La transaction a permis de stabiliser la situation en Biélorussie, pour un temps au moins. Et ce rétablissement de l’économie plaide en faveur de la pérennité du régime, note André Liebich.

Cela dit, les lourdes contreparties exigées par Moscou pour son appui – de même que la tentation de jouer sur les deux tableaux – ont poussé plusieurs fois, au cours des dernières années, Alexandre Loukachenko à donner certains signes d’ouverture à l’Union européenne. Car celle-ci exige des avancées démocratiques en échange de son aide. Mais, depuis la violente répression des représentants de l’opposition et des manifestants qui étaient descendus dans la rue pour dénoncer des fraudes lors de l’élection présidentielle de décembre 2010, les relations entre la Biélorussie et l’UE sont au plus mal. Cette dernière a adopté de nouvelles sanctions économiques, notamment en gelant les avoirs biélorusses. Elle a aussi allongé la liste des officiels interdits de séjour sur son territoire, sur laquelle figure Alexandre Loukachenko lui-même. Ces démarches ont empêché Minsk de diversifier ses soutiens et l’ont cantonné dans le giron russe. L’UE a également obtenu en juin dernier, au Conseil des droits de l’homme, la nomination d’un rapporteur spécial chargé d’examiner la situation des droits humains dans le pays.

«La liste des violations est longue», relève Yulia Gorbunova, spécialiste de la Biélorussie auprès de l’ONG Human Rights Watch. Parmi les problèmes recensés: la présence de prisonniers politiques dans les pénitenciers, l’absence d’indépendance du système judiciaire, les arrestations arbitraires d’opposants au régime visant à les décourager de prendre part aux élections, le harcèlement et l’intimidation de journalistes indépendants et de défenseurs des droits de l’homme, la torture et les mauvais traitements de détenus. «Ces pratiques, qui ont empiré au cours des deux dernières années, ont beaucoup affaibli l’opposition», souligne l’experte. Au profit du régime, qui a affirmé sa suprématie.

En dix-huit ans, la méthode d’Alexandre Loukachenko pour se maintenir au pouvoir n’a pas failli. Tablant sur le fait que l’indispensable manne russe ne se tarira pas, il compte très probablement être réélu en 2016. Et même au-delà, conjecture André Liebich: «A 58 ans, il est encore relativement jeune et semble en pleine santé. Il y a des chances qu’il soit encore là pour longtemps.» A moins qu’un grain de sable ne vienne gripper la machine, qui demeure très vulnérable en dépit de son efficacité.

«Il y a des chances que Loukachenko soit encore là pour longtemps»… à moins d’un grain de sable