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Le miracle du savon d’Alep

La grande ville syrienne, martyrisée, continue à produire et à vendre son or vert, dans des conditions invraisemblables. Pas encore de rupture de stock, mais les prix grimpent. Des importateurs racontent l’aventure de ce pain mythique

Le miracle d’Alep

La grande ville syrienne, martyrisée, continue à produire et à vendre son savon dans des conditions invraisemblables. Pas encore de rupture de stock, mais les prix grimpent. Des importateurs racontent l’aventure de ce pain mythique

Il se trouve probablement sur le rebord de votre baignoire, ou est posé dans un panier de douche. Sans doute le regardez-vous différemment depuis que la Syrie est en guerre. Le mythique savon d’Alep, qui fleure l’olive et le laurier, évoquait l’art du bain à l’orientale, les vapeurs du hammam. Aujourd’hui, on se souvient qu’Alep est aussi une ville classée au Patrimoine mondial de l’humanité et que sa citadelle aux trois portes en acier ainsi que sa grande mosquée sont la cible des tirs d’artillerie.

Les Alépins, eux, sont pris en otage entre les troupes loyalistes, les groupes rebelles, Al-Qaida et plus récemment l’Etat islamique. Continuer dans ces conditions à produire du savon est-il possible? Est-ce là-bas encore une préoccupation? Peut-on imaginer des ouvriers se rendant chaque matin au travail, des chauffeurs de camion acheminer le plus vieux savon du monde jusqu’à Lattaquié, sur la côte méditerranéenne? «Oui», répond aux trois questions Manar Najjar, un Français d’origine syrienne, qui vit à Villeurbanne, près de Lyon. «Les guerres ont ceci d’étonnant que des économies continuent à fonctionner et que certains commerces parfois foisonnent en dépit du chaos en surface», dit-il.

L’or vert des Alépins vieux de trois mille ans continue donc d’être fabriqué, en moindre quantité certes. Avant la guerre, 50 000 tonnes de savon par an étaient produites à Alep. «Environ un dixième de moins chaque année depuis 2012», estime Manar Najjar. L’homme parle en connaissance de cause. Sa famille est l’une des plus anciennes «qui font dans le savon». Il y avait 40 savonniers avant la guerre, les producteurs intra-muros ont tous fermé boutique, et parmi tous ceux qui exercent en périphérie une dizaine travaillent encore. Le frère de Manar, qui est au pays, est de ceux-là.

«Notre usine est dans une zone sous contrôle kurde, il y a un char à chaque bout de rue qui sécurise le quartier. On peut travailler. Dix-huit familles vivent sur place, on a installé des campements, elles y sont davantage à l’abri qu’ail­leurs», relate Manar. Il possède dans la banlieue lyonnaise la société Najel, qui écoule la marchandise dans 31 pays, dont la Suisse. Pas de rupture de stock pour le moment. Six cents palettes, soit 1,5 million de savons, sont entreposées à Villeurbanne. «De quoi tenir une année et demie», calcule Manar.

Le plus éprouvant, sur place, reste l’accès aux matières premières: les oliviers (il y en a 13 millions au nord d’Alep), le laurier, l’eau et la soude. «Il faut négocier et payer lors de chaque déplacement, explique Manar. On fait face en Syrie à trois ou quatre grandes forces organisées mais aussi à 1400 bandes armées qui ont leurs propres règlements et tarifs.» Rallier depuis Alep le port de Lattaquié d’où partent les conteneurs vers l’Europe était jadis rapide et aisé (360 km par autoroute). Les convois de savon de la famille Najjar parcourent désormais jusqu’à 2300 km, en transitant par l’oasis de Palmyre (en plein centre du pays), puis en longeant la frontière jordanienne, en entrant au Liban et en remontant la côte syrienne. Les cargaisons sont rançonnées: 3000 euros parfois (3600 francs) pour récupérer le camion, autant pour libérer un chauffeur. Un pourcentage du conteneur (en moyenne 20% soit 2 tonnes de savon) est «saisi».

Annette de Buren, dont l’entreprise familiale Naturalex basée à Thônex (Genève) distribue des produits bio en Suisse, témoigne des dangers encourus: «Notre maître savonnier sur place vient de nous apprendre au téléphone que deux de ses camions ont disparu et que l’un des chauffeurs a été retrouvé coupé en morceaux.» Le producteur a eu la bonne idée d’enterrer avant la guerre des tonnes de savon. «Quand il y a une accalmie, il déterre et envoie ses cargaisons», poursuit Annette de Buren.

Si, en dépit des combats, les Alépins continuent à produire du savon, c’est pour l’écouler à l’étranger mais aussi et surtout pour satisfaire les besoins du pays (10 000 tonnes par an). «Alep a gagné sa notoriété et a fait venir des touristes en partie grâce à son savon. Il représente l’honneur et la fierté de la ville, qui a longtemps vécu dignement grâce à lui. Au­jour­d’hui, ce même savon permet à des familles de simplement survivre», résume Thaddée de Slizewicz, à la tête de la maison Tadé dans le Var (sud-est de la France), qui propose une gamme très raffinée de pains d’Alep. L’homme, géographe de formation, découvre la Syrie en 1990. Il arpente les 30 km de ruelles dans le souk d’Alep, revient chez lui à Toulon les bras chargés de savon. Une passion est née. Il crée une ligne cosmétique et devient l’un des principaux importateurs dans l’Hexagone (100 tonnes par an, 500 000 savonnettes). La Suisse est son deuxième marché (une trentaine de magasins proposent ses produits).

Les prix grimpent depuis 2012. De 30 à 75 centimes la savonnette en fonction des lieux de vente. Car tout est devenu plus cher en Syrie, de la matière première aux assurances pour les conteneurs, en passant par le prix de l’essence. «Les savons arrivent désormais en vrac car les imprimeries et les usines d’emballage ne fonctionnent plus. Le conditionnement et l’étiquetage se font maintenant chez nous dans le Var», indique Thaddée de Slizewicz.

A Genève, des savons sont vendus jusqu’à 13 francs le pain pour les plus riches en laurier (35% pour 58% d’huile d’olive). La Maison, à Carouge, en propose à 9,50 francs (20% de laurier). Une vendeuse explique: «L’augmentation de prix est sensible. Nous n’en manquons pas, mais l’offre est désormais moins variée.» La clientèle suisse se déplace volontiers en France voisine, où le choix est plus vaste et le coût moindre (6 francs le pain de 300 g). Des régions de France, les plus touristiques, ont cependant déploré cet été des débuts de rupture de stock. La boutique l’Ane des collines, à Sarlat (Périgord), n’avait en rayon la semaine passée que trois savons d’Alep.

La maison Tadé reçoit en ce moment un conteneur par mois et annonce avoir de la réserve pour plus d’une année. Mais les dernières nouvelles venant de la région sont mauvaises: traqué en Irak, l’Etat islamique se renforce en Syrie, et ses unités mènent des offensives dans la province septentrionale d’Alep.

Produire du savon hors du pays, est-ce une option étudiée, voire envisageable? «Ce serait là l’ultime recours, lâche Thaddée de Slizewicz. Mais c’est presque impossible à faire ailleurs. Il faut la qualité locale des matières premières, l’huile d’olive, l’huile de baies de laurier. Il faut cinq jours de cuisson, un affinage comme pour les fromages, le laver et le sécher pendant neuf mois. Cette fabrication artisanale demande une main-d’œuvre très entraînée.»

La Turquie, le Liban, la Tunisie, l’Espagne, l’Italie et la France produisent du savon d’Alep qui s’apparente pour les puristes à de la contrefaçon. «Cela se fait à froid, rien à voir avec le long procédé ancestral d’Alep», accuse Christine Cuisinier-Jazairy, propriétaire de La Savonnerie enchantée, à Annecy. Les imitations, qui contiennent parfois des conservateurs, voire de l’huile de palme ou de coprah, sont facilitées par le fait que le savon d’Alep n’est pas une appellation protégée.

Pour reconnaître le vrai du faux: le savon doit comporter le sceau du fabricant (en arabe et en lettres latines), ne doit pas être gras, sa surface est rugueuse, sa couleur brun-vert à l’extérieur et vert émeraude à l’intérieur, il flotte et a une forme carrée.

«Le savon représente l’honneur et la fierté de la ville. Aujourd’hui,il permet à des familles de simplement survivre»

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