Pendant tout l’interrogatoire, les enquêteurs ont montré à Sigifredo Lopez les extraits de la vidéo. L’ancien otage de la guérilla colombienne s’est sans cesse défendu d’être l’homme qui, sur les images, indiquait aux rebelles comment organiser son propre rapt. «Ce n’est pas moi. Ça ne peut pas être moi, parce que cette scène n’a jamais existé.» L’ex-député régional répondait pour la première fois au procureur, vendredi dernier, après son arrestation la veille. La presse colombienne, de son côté, redoublait de conjectures: l’ex-enlevé, rescapé d’une tuerie, était-il en fait un traître?

Compagnons morts

Sur la vidéo, saisie sur les ordinateurs d’un chef guérillero en novembre dernier, une voix détaille le plan du parlement départemental du Valle – la région de Cali. Là même où, en avril 2002, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) avaient capturé Sigifredo Lopez avec 11 autres députés locaux. Depuis, ses compagnons sont morts, abattus en 2007 par les ravisseurs qui ont cru à une attaque de l’armée. Alors puni et mis à l’écart pour mauvaise conduite, Sigifredo Lopez avait échappé à la mort. Il avait enfin été libéré deux ans plus tard, et la Colombie l’avait vu, en larmes, embrasser à sa descente d’hélicoptère ses deux fils grandis.

Selon la police judiciaire, la voix de la vidéo, qui explique où se trouve «l’ennemi» policier au parlement, est celle de ce miraculé. Même timbre, même défaut de prononciation sur certains «r». Et la silhouette qui apparaît pendant moins d’une seconde, sur le bord de l’image, a son nez busqué et ses lèvres moustachues.

Sigifredo Lopez, qui exige qu’Interpol ou le FBI mènent une expertise indépendante, dénonce «la plus grande erreur judiciaire de l’histoire» du pays. «C’est absurde, se défend-il lors de l’interrogatoire, publié par le quotidien El Espectador. Je suis victime des délits dont on m’accuse.» Il rappelle qu’un déserteur des FARC qui l’a accusé dès 2007 d’être à leur solde s’est depuis rétracté. Et le commandant qui a dirigé le rapt, vient-il de lire dans la presse, l’exonère depuis sa cellule.

D’autres éléments jouent contre son image. Une de ses geôlières, démobilisée, s’est étonnée des «traitements de faveur» qu’il recevait en captivité. Le miraculé, replongé en politique depuis sa libération, a par ailleurs déjà des casseroles. Lors de sa candidature malheureuse au Sénat, en 2010, le gouverneur de gauche Antonio Navarro l’a accusé d’avoir bénéficié des pressions sur les électeurs d’un groupe armé mafieux, les Rastrojos. «Pas des FARC», précise le responsable.

Victime d’un montage?

Les familles des 11 députés assassinés, qui ont partagé les souffrances de sa famille pendant sa captivité, sont abasourdies. «Sigifredo n’était pas en balade pendant sept ans», a réagi Fabiola Perdomo, veuve de l’un d’eux. D’autres s’interrogent: pourquoi n’a-t-il pas assisté de son plein gré à une première convocation de la justice? Avait-il vendu ses compagnons avant d’être trahi par les FARC, ou est-il victime d’un montage? La justice, et peut-être Interpol, n’auront pas la tâche facile.