Portrait

Mirko Manzoni, le faiseur de paix mésestimé

Principal artisan de l’accord historique au Mozambique, le diplomate tessinois a fait la navette entre le palais présidentiel de Maputo et le maquis des rebelles. En toute discrétion

Franchement, qui savait que la Suisse négociait la paix pour mettre fin à l’un des plus anciens conflits de la planète? En tout cas, pas l’auteur de ces lignes. Au printemps dernier, un e-mail énigmatique venu du lointain Mozambique nous alerte sur ces efforts helvétiques. La mystérieuse expéditrice, Neha Sanghrajka, ne l’a pas dit mais elle fait partie de l’équipe d’un certain Mirko Manzoni. Le médiateur suisse est apparu à la lumière le 6 août dernier, à la faveur de la signature historique de l’accord de paix au Mozambique, aux côtés du président, Filipe Nyusi, du chef de l’ancienne guérilla Renamo, Ossufo Momade, et du conseiller fédéral Ignazio Cassis.

Le diplomate est aussi venu rendre visite au Temps à Lausanne. Après des années dans l’ombre, le chaleureux Tessinois a soif de reconnaissance. «Cet accord de paix est le plus grand succès de l’histoire de la diplomatie suisse», lance-t-il. Mais nul n’est prophète en son pays.

Interview de Mirko Manzoni le 10 juillet 2019 dans l’émission «Forum» sur RTS-La Première:

Mais, avant de donner sa vérité sur cette mésestime, le diplomate préfère parler de la fierté d’avoir mené vers la paix un pays aux immenses potentialités jusqu’ici gâchées. «La satisfaction dépasse tout ce que j’ai connu», dit-il, retraçant une carrière entamée au Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Issu d’une famille cosmopolite, il raconte s’être rapidement senti à l’étroit dans son Tessin natal. Libéral se méfiant des extrêmes politiques, il s’est engagé au CICR par pur idéalisme.

«Un délégué négocie sans cesse, pour creuser un puits ou pour faire passer un convoi humanitaire. Mais l’impact d’un accord de paix est sans commune mesure. Tout d’un coup, d’anciennes zones militaires interdites s’ouvrent. La vie reprend», s’enthousiasme-t-il.

«Jamais le même chemin»

Cela faisait deux ans que l’ambassadeur était installé au Mozambique quand la Suisse a été sollicitée comme médiatrice. «Le processus de paix était dans l’impasse, et je crois que le gouvernement appréciait ma discrétion. Quand j’avais des critiques, j’en faisais part mais directement aux intéressés, plutôt que de donner des leçons paternalistes dans les médias», se souvient-il. Reste à aller trouver le redouté chef de la rébellion, Afonso Dhlakama, qui avait repris les armes en 2013, après l’interminable guerre civile de 1976 à 1992.

Parvenir jusqu’à l’éternel rebelle est une aventure. Le 19 novembre 2016, Manzoni et trois collaborateurs prennent un premier vol à l’aube depuis la capitale, Maputo, puis un second dans un petit avion jusqu’au Parc national de Gorongosa, où les derniers combattants de la Renamo se sont retranchés. Une fois franchi en jeep le dernier check-point de l’armée, il faut encore plusieurs heures de marche dans la chaleur de la brousse.

«Les rebelles venaient nous chercher à pied toujours au même endroit, mais ensuite nous n’empruntions jamais le même chemin. Nous devions nous dépêcher pour avoir quelques heures de discussions et être de retour à la jeep avant la nuit, détaille le diplomate. Au début, j’ai pensé que Dhlakama finirait par venir à Maputo. Cela ne s’est jamais produit et nous sommes allés 35 fois dans les montagnes de Gorgonsa.» Dhlakama mourra d’une crise cardiaque en 2018 dans son maquis, déstabilisant toutes les négociations, mais le train de la paix était lancé.

Reconnaissance de l’ONU

Forte personnalité, Mirko Manzoni dit aussi avoir bataillé contre sa hiérarchie et la bureaucratie bernoise. Il épargne toutefois Ignazio Cassis, qui l’a soutenu depuis le début. «Quand je revenais à Berne, personne n’était au courant de ce que nous faisions», déplore le négociateur. Il attribue cet ostracisme à la discrétion suisse, mais aussi au fait d’être un des rares diplomates de droite au sein du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), traditionnellement socialiste. Après l’accord de paix, le DFAE lui propose divers postes qu’il considère comme une relégation.

Il ne faut pas avoir peur de la poussière sur les chaussures. Le DFAE devrait se déployer davantage sur le continent. Cela encouragerait les entreprises suisses à y investir

Mirko Manzoni

C’est finalement le secrétaire général de l’ONU qui le repêche en le nommant envoyé personnel pour assurer le suivi des accords de paix au Mozambique. «C’est quand Antonio Guterres m’a appelé que j’ai compris que j’avais fait quelque chose d’exceptionnel», réalise Mirko Manzoni. L’envoyé a encore du travail: la région la plus riche en gaz naturel, dont le Mozambique pourrait devenir un des premiers exportateurs mondiaux, est secouée par une nouvelle rébellion aux accents djihadistes. La mainmise du président Nyusi et son parti sur tous les leviers du pouvoir inquiète. Le gouvernement se débat aussi dans l’affaire d’un énorme prêt de 2 milliards de dollars conclu frauduleusement auprès de filiales de Credit Suisse.

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«Les Mozambicains font la différence entre ces deux visages de la Suisse», assure Mirko Manzoni, optimiste sur l’avenir du pays. L’émissaire dépend directement d’Antonio Guterres. Ces postes ne se comptent même pas sur les doigts d’une main. Cela fait de lui le Suisse le plus haut placé dans le système onusien. Une revanche? «Le pire, c’est que je suis loyal. J’espère que je retournerai dans la diplomatie suisse», affirme cet Africain désormais convaincu. «Au DFAE, un poste en Afrique est encore trop vu comme un détour dans une carrière. Il ne faut pas avoir peur de la poussière sur les chaussures. Le DFAE devrait se déployer davantage sur le continent. Cela encouragerait les entreprises suisses à y investir.» Voilà qui sonne comme un programme.


Profil

1967 Naissance à Lugano.

1996 Masters en architecture à l’EPFL.

2000 Première mission pour le CICR, en Irak.

2014 Nommé ambassadeur au Mozambique.

2019 Envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU.

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