L’escalade de l’horreur dans la province du Cabo Delgado, dans le nord du Mozambique, où des dizaines de civils auraient été décapités au début du mois de novembre, a attiré l’attention sur ce conflit oublié. Depuis la capitale Maputo, le diplomate suisse Mirko Manzoni appelle la communauté internationale à se réveiller. Depuis 2019, le Tessinois est l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU au Mozambique. Il est chargé de la mise en œuvre des accords de paix entre le gouvernement et la rébellion de la Renamo, un règlement qu’il avait négocié en tant qu’ambassadeur suisse sur place. A ce titre, Mirko Manzoni a l’oreille du président mozambicain Filipe Nyusi.

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Le Temps: Pourquoi la communauté internationale devrait-elle davantage se soucier des violences dans le nord du Mozambique?

Mirko Manzoni: Pour lutter contre le terrorisme de façon cohérente, il faut se préoccuper du Cabo Delgado. Nous voyons en effet des djihadistes mettre la main sur d’importantes sources de financement: trafic de drogue, de rubis ou d’être humains, avec un potentiel de déstabilisation de la région. De manière générale, pour que l’Afrique devienne l’eldorado économique promis, il faudrait sécuriser ce continent.

A votre avis, le conflit au Cabo Delgado s’inscrit dans la lutte globale contre le terrorisme?

On pouvait encore en discuter il y a quelques années. Les premières attaques en 2017 étaient de faible intensité. Il s’agissait de tester la réponse des autorités. La plupart des combattants étaient Mozambicains. Ils étaient poussés à prendre les armes par la relégation de cette région, l’une des plus pauvres du pays. La proportion s’est aujourd’hui inversée avec une majorité de djihadistes internationaux venus de Somalie, du Yémen, de Libye, d’Ouganda ou de République démocratique du Congo. Ils ont désormais des armes très sophistiquées. Cette insurrection me fait penser à la situation au Mali en 2012, avant que les djihadistes marchent sur la capitale Bamako, précipitant l’intervention de la France.

Appelez-vous à une intervention internationale?

Surtout pas. Cela mettrait de l’huile sur le feu et servirait la propagande des djihadistes, qui disent mener un combat global. Ecoutons l’appel du Mozambique: il faut fournir une aide militaire dans le cadre d’une coopération. Plutôt que de se substituer à elle, nous devrions aider l’armée mozambicaine à faire face à ses devoirs. Je sais que c’est très mal vu. Les bailleurs de fonds ne veulent pas se salir les mains. Mais c’est une illusion de vouloir développer la province du Cabo Delgado sans la sécuriser d’abord.

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Ce n’est pas vraiment le langage d’un diplomate, non?

Le dialogue politique est toujours la meilleure solution, moins coûteuse que la guerre, c’est vrai. Mais, parfois, c’est impossible ou il faut d’abord établir un rapport de force favorable. On ne peut pas dialoguer avec des sourds, il faut créer un environnement propice à des négociations. Il est plus facile de discuter avec des leaders politiques qui ont pris les armes et qui ont des intérêts nationaux en tête. Au Cabo Delgado, nous avons affaire à des bandits internationaux qui tentent de tirer profit d’un territoire qu’ils contrôlent sans avoir à gagner les cœurs et les esprits autrement que par la terreur. Le Mozambique n’était pas habitué à ce nouveau type de guerre, où l’ennemi est capable d’exercer une violence extrême, comme en témoignent les récentes décapitations, ou plutôt il faudrait dire les gens découpés en morceaux.

Que dites-vous des atrocités dont sont aussi accusées les forces mozambicaines?

Des deux côtés, tout abus doit être dénoncé, investigué et, dans la mesure du possible, sévèrement puni. C’est un devoir de justice pour toutes les victimes. Mais paradoxalement, on doit aussi considérer ces atrocités comme un clair appel à l’aide. L’armée mozambicaine n’est pas préparée pour répondre de manière adéquate à la violence sans précédent des groupes djihadistes. Je ne justifie en aucun cas les abus mais malheureusement ils sont souvent le résultat de la frustration et de l’impuissance des troupes mozambicaines dans ce conflit.

Quel est le rôle joué dans ce conflit par les fabuleuses réserves de gaz découvertes au large du Cabo Delgado?

Le lien n’est pas direct. Cabo Delgado était une région pauvre et délaissée avec très peu d’écoles et de présence policière. Trop longtemps, l’Etat a été plutôt absent. Il est sûr que la découverte de gisements de gaz liquide au large a favorisé le retour des autorités. Elles se sont heurtées aux trafiquants qui opéraient sans être contrariés. L’extraction du gaz a lieu loin des côtes et les compagnies étrangères ne sont pas menacées par ce qui se passe sur la terre ferme. La société française Total finance un service de sécurité pour protéger ses installations. Mais cet effort est très modeste. Le Mozambique aurait besoin de blindés, de camions de transport de troupes, de drones de surveillance et de bateaux rapides pour contrôler les côtes.

Le Mozambique recourt à des mercenaires, cela vous inquiète-t-il?

Je suis opposé à l’utilisation de mercenaires mais la réalité du terrain devrait faire réfléchir. Quand vous appelez à l’aide et que personne ne bouge le petit doigt, c’est ce qui arrive. Le Mozambique dépense des fortunes pour des mercenaires. D’abord, il a eu recours aux Russes du groupe Wagner. Ils sont partis et l’armée mozambicaine est désormais appuyée par une entreprise sud-africaine. Les bailleurs de fonds contribuent au budget du Mozambique, il serait plus avisé qu’ils aident directement l’armée mozambicaine sans hypocrisie.

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Vous êtes chargé du suivi des accords de paix entre le gouvernement et l’ancienne rébellion de la Renamo. Ce processus est-il mis en danger par la dégradation de la situation au Cabo Delgado?

Le Mozambique est un pays immense et les deux contextes sont heureusement lointains. Mais il y a encore des violences commises par un groupe dissident de la Renamo dans le centre du pays. Des bus continuent régulièrement d’être mitraillés. Ces combattants ont beau être peu nombreux, ils connaissent parfaitement le terrain et conservent une importante capacité de nuisance. Mais j’ai bon espoir que ce problème sera bientôt résolu, cette fois par la négociation. Cela permettra à l’armée mozambicaine de se concentrer sur la situation à Cabo Delgado.

La Suisse vient de décider d’envoyer deux soldats non armés au Mozambique pour consolider le processus de paix. Obtenez-vous assez de soutien?

Oui, d’autant que d’autres pays fournissent aussi des troupes: les Etats-Unis, l’Allemagne, le Zimbabwe, la Tanzanie ou la Norvège. Ces soldats étrangers sont des observateurs indépendants, au sein des missions mixtes entre le gouvernement et la Renamo pour, par exemple, s’assurer que les bases de la Renamo ne sont plus utilisées. C’est une tâche essentielle pour la crédibilité du processus de paix.