Portraits de russie

Dans le miroir du nord russe

Loin du Kremlin, loin de la politique et de ses intrigues, le grand nord russe subit les événements avec anxiété et compassion Voyage en deux tableaux dans ces provinces chargées d’histoire et d’émotion

Premier tableau

Soudain, au détour du fleuve, derrière l’île de bouleaux, on voit surgir les cinq coupoles étincelant au soleil. La cathédrale des Stroganov. Cinq bulbes dorés, un pour le Sauveur, quatre plus modestes pour les évangélistes comme le demandait Anika Stroganov, le commanditaire. Et de grands murs carrés blancs, percés de meurtrières comme le seraient ceux d’une forteresse, de façon à pouvoir prendre une teinte abricot au soleil couchant.

Nous avons oublié la force imposante d’une cathédrale sur un paysage vierge de tours et de bâtiments massifs. La cathédrale de l’Annonciation se découpe seule et imposante sur le bleu puissant de cette chaude fin de printemps que connaît le nord russe. Autour d’elle, sur la rive du fleuve, quelques simples izbas de bois brut, des groupes d’ouvriers pique-niquant assis sur le talus, un grand échafaudage de planches qui se tortille jusqu’au ciel autour du clocher en réparation. Et le silence de ce fleuve, déjà immense à plus de 600 kilomètres de son embouchure dans la mer Blanche, un fleuve de 1130 kilomètres, dont personne ne connaît même le nom en Europe, un fleuve sans un pont pour le franchir. La Vychegda.

Fut un temps où cette église était le centre du monde russe. Lorsqu’elle fut édifiée, vers 1580, la cathédrale de l’Annonciation dépassait par son volume, sa splendeur, et ses décorations celle du Kremlin de Moscou à peine terminée. Ses promoteurs, les marchands Stroganov, étaient les plus puissants sujets du tsar Ivan le Terrible. Et cette bourgade, à des semaines de voyage de Moscou, fut leur capitale pendant de nombreuses décennies. Le sel fit leur fortune. Les fourrures, «la fripe douce et précieuse» comme on les désignait alors, firent leur puissance. Banquiers privés du tsar, fournisseurs spéciaux de la cour, partenaires obligés des marchands anglais et néerlandais parvenus jusqu’ici, les Stroganov furent sans doute, à leur époque, les propriétaires fonciers les plus importants du monde. Leurs terres reçues du tsar en concession ou en propriété couvraient alors une superficie équivalant à la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne réunies.

Ici, dans cette bourgade perdue de Solvychegodsk, dans le coin tout en haut à droite de la carte de l’Europe ils rassemblèrent une formidable bibliothèque, ils envoyèrent leurs fils à Bruxelles, Amsterdam ou Londres traiter avec l’étranger. C’est eux aussi qui imaginèrent et financèrent l’expédition qui ouvrit la route de la Sibérie à l’Empire russe. Et remerciant Dieu de leur prospérité, ces oligarques du XVIe construisirent bon nombre de monastères, d’écoles de peinture d’icônes, et d’églises, dont cette majestueuse cathédrale.

Au temps de leur magnificence, la skyline de Solvychegodsk suivait le relief de treize grandes églises. On le sait grâce au dessin d’un clerc de la fin du XVIIIe. Car dix de ces temples ont été rasés par le pouvoir soviétique. Et une seule église, celle de La Trinité, est encore en activité. Dans leur course à la civilisation, les Stroganov avaient fait appel aux meilleurs architectes italiens de l’époque. En face du marais salin, entre les troncs de bouleaux, l’église est encore un joyau du baroque. La nef s’élève tout en hauteur, portée par une iconostase rarissime de sept étages. «On mit du temps à la consacrer, raconte le père Vladimir, gardien des lieux. L’Eglise orthodoxe la trouvait trop étrangère à notre tradition, presque suspecte.» Il y fait trop humide et froid pour y tenir les offices et le jeune père Vladimir s’est retranché dans une chapelle latérale où brillent des dizaines de cierges. Le père Vladimir est le premier prêtre à servir à nouveau dans ce décor chargé d’histoire. Ses derniers prédécesseurs ont été saisis lors d’une rafle en novembre 1918. Fusillés sur le fleuve.

Quelques villageois se signent à l’entrée. L’office va commencer et le père Vladimir compte une fois encore prier pour l’Ukraine. «Comme dans toutes les églises du pays», ajoute-t-il. Pour la paix, pour la foi, pour la défense des frères et sœurs pris là-bas au piège de bombardements quotidiens de l’armée ukrainienne. Lui, d’ailleurs, ne dit jamais «armée ukrainienne». Il dit «le régime de Kiev», sur un ton qui n’est ni agressif, ni haineux, mais accablé. Dans sa bouche, les combats qui font rage dans l’est de l’Ukraine sont l’expression d’une guerre civile. Pas une guerre entre Russes et Ukrainiens, ni même entre Ukrainiens, non: une guerre entre frères slaves, une guerre aussi grave que si elle se déroulait sur le sol russe, dans ce nord pourtant si éloigné des événements. «Comment est-ce possible?» murmure le père Vladimir en regardant une visiteuse qui prie prosternée devant une icône. Puis, dans ce qui est à la fois une question et sans doute l’esquisse de sa propre réponse: «Pourquoi, dites-moi, les Américains veulent-ils nous assiéger? Veulent-ils donc faire périr la Russie?»

Deuxième tableau

La stèle a été plantée au sommet de la colline, au débouché de la clairière, là où la route s’éteint pour se transformer en chemin creux impraticable. «Chalomia, années d’après-guerre», est-il gravé dans le marbre noir, sous une faucille et un marteau. Et de l’autre côté: «A ceux qui ont peiné, aux kolkhoziens de Chalomia, leurs descendants reconnaissants».

Cette pierre tombale est celle des hameaux qui peuplaient la clairière s’étirant sur une dizaine de kilomètres et défrichée quelques siècles auparavant par les premiers colons du nord. C’est celle d’une agriculture disparue, dont les villageois des alentours cultivent le souvenir comme celui des morts de la Seconde Guerre mondiale, dont le mémorial en briques jouxte d’ailleurs la stèle. Cent quarante noms de soldats tombés quelque part entre Stalingrad et Berlin. C’est dire le prix payé, c’est dire aussi que le village n’était pas négligeable. Il a disparu cinquante ans après ses combattants, à la chute de l’URSS.

Il s’appelait «Kolkhoze 1er mai». On en distingue les vestiges loin à la ronde. Des maisons de bois effondrées, des toits crevés, des terres à l’abandon, de jeunes pins et bouleaux surgis ci et là dont l’âge trahit le départ de l’homme. «Regardez-moi ça!» s’indigne Slava. «C’étaient des champs de céréales. Tout est perdu. Et c’est comme ça dans tout le pays! Avant, l’homme était à sa place, la nature à la sienne.» Très loin, près de la lisière, un seul toit brille au soleil: l’église Saint-Nicolas. En ruines à l’époque soviétique, quand les hameaux prospéraient. Reconstruite aujourd’hui, par des jeunes volontaires de la région qui ont décidé de ressusciter Chalomia, et avec lui, l’esprit des paysans du nord. En commençant par l’église, puisqu’elle veille sur les tombes des villageois. Chaque année au mois d’août, ils mobilisent la région pour une «Journée des villages oubliés».

Et si on allait voir de plus près? Le chemin raviné s’enfonce dans les hautes herbes. Un ruisseau court entre les bosquets, les prairies sont en fleur, mais grâce à Dieu, les moustiques ne sont pas encore de retour. Une colline, une autre, puis une voix étonnée dans le dos: «Vous allez au cimetière?» Le bonhomme est sorti de derrière sa cabane, bêche à la main, sourire aux lèvres. «Vous habitez là?» lui demande-t-on. Il s’avère qu’il est le dernier résistant, vivant de ses concombres, de ses patates, et de ses douze ruches, un régime d’autosuffisance allongé de sa maigre pension. Feu le kolkhoze? Ça ne marchait pas si mal! A la fermeture, le directeur en a fait une maladie. «Ce n’était pourtant pas sa faute. C’est l’époque, oui, l’époque.» Ni amertume, ni fierté, pas trace non plus de nostalgie chez ce retraité du bout du monde. Mais le regard rieur et philosophe d’un paysan qui a tant vu de bouleversements qu’il demande seulement qu’on le laisse désormais en paix. Ses enfants ne viennent que lorsque le chemin est praticable. Sinon personne, exception faite, justement, des visiteurs du cimetière de l’église, dont les tombes au milieu des mauvaises herbes sont encore ornées de l’étoile rouge.

Mais assez des ombres du passé. Car les paysans sont toujours là, et après avoir cédé la clairière à la végétation, ils ont reculé jusqu’au fleuve, à une quinzaine de kilomètres de là. Dans le hameau de Gluboki Rutcheï, les maisons, selon la coutume des régions pomores, ont la forme de chalets, et l’indispensable bania, le bain de vapeur russe, se trouve dans un cabanon de bois au fond du jardin. L’arrivée des beaux jours chasse tout le monde au potager: la saison est courte mais les jours sont très longs, à cette latitude le soleil disparaît de l’horizon sans se coucher vraiment. Et la croissance des plantes suit un rythme impressionnant.

Derrière la palissade, Vassili et sa femme soignent leurs tomates. Paysan, fils de paysan, et très intrigué par ce visiteur occidental, Vassili engage volontiers la discussion sous l’œil curieux d’une de ses voisines. Lui n’a fait qu’un voyage dans sa vie, c’était pour la frontière chinoise où il a servi dans les bases de missiles stratégiques. «Ah, la Suisse…» commence-t-il. «… Ce doit être difficile pour vos paysans. Comment font-ils pour supporter ce manque de liberté? Je n’aimerais pas être à leur place.» Petit temps mort. Manque de liberté? Quel manque de liberté? «Ben oui, tout est petit, coincé, limité. Un paysan, sans pouvoir s’étendre, il n’a pas de liberté.» Il fait un geste large. Svoboda, la liberté. Autour du hameau, la liberté ne manque pas. Vassili et sa jeune femme qui sarcle le jardin derrière lui ont toute la place qu’ils veulent. Malheureux paysans suisses.

Mais l’Ukraine ne tarde pas à s’inviter dans le débat. Vassili est comme ses voisins qui opinent, ils sont profondément affectés de ce qu’ils voient tous les soirs sur leur écran. Et ils aimeraient comprendre: «C’est l’Amérique!» dénonce la voisine. «Sûrement, mais on n’a pas fait tout juste non plus», nuance Vassili. «Lénine et sa révolution, Khrouchtchev et ses beuveries. Poutine, on voit qu’il sait de quoi il parle, c’est ce qu’il nous faut.» Mais ce qui les étonne le plus, les villageois, c’est l’empressement de l’Occident à s’attacher l’Ukraine. Leur Ukraine:

– Ce pays est foutu, ruiné, dit la voisine. Pourquoi vous autres Occidentaux voulez-vous tellement vous en emparer?

– Mais dans ce cas, pourquoi la Russie y tient-elle tellement de son côté?

Les villageois se regardent consternés. «Pardi, mais parce que ce sont nos frères. Bordel ou pas, on doit bien les aider à s’en sortir, c’est notre devoir!» La bourgade à laquelle est rattaché le hameau compte 6000 habitants. Et quelques jeunes du village sont déjà partis pour l’Ukraine. Ni soldats, ni miliciens, ni mercenaires. Simples volontaires. Pour l’Ukraine et leur pays, ce qui, pour eux, revient au même.

Publicité