L'ancien président français Nicolas Sarkozy a déclaré qu'il vivait «l'enfer de la calomnie», selon sa déclaration aux magistrats, reproduite jeudi sur le site internet du journal Le Figaro.

«Depuis le 11 mars 2011, je vis l'enfer de cette calomnie», a déclaré Nicolas Sarkozy, qui dénonce également l'absence de «preuve matérielle» dans les accusations portées contre lui.

Mercredi soir, l'ancien dirigeant a été mis en examen dans le cadre de l'enquête sur le financement libyen de sa campagne électorale de 2007.

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L'ancien président français a été inculpé pour «corruption passive», «financement illégal de campagne électorale» et «recel de fonds publics libyens» et placé sous contrôle judiciaire. «C'est un coup de tonnerre après cinq ans d'investigations. Il est mis en examen des principaux chefs dans cette enquête», a déclaré une source proche du dossier.

«La justice dans ce pays est libre, qu'on soit ancien chef d'Etat, parlementaire ou ministre», a déclaré à l'Agence France-Presse (AFP) Christophe Castaner, délégué général de La République en marche, le parti soutenant le président Emmanuel Macron.

26 heures de garde à vue

L'inculpation de Nicolas Sarkozy, 63 ans, dans le dossier libyen marque un coup d'accélérateur dans cette affaire instruite par des magistrats du pôle financier depuis près de cinq ans. La garde à vue de l'ancien chef de l'Etat, qui avait débuté mardi, s'était terminée mercredi en fin d'après-midi. Elle a duré en tout 26 heures.

L'ex-président était arrivé peu avant 8 heures à l'office anti-corruption à Nanterre, près de Paris, selon des sources proches du dossier. Mardi, son audition entamée dans la matinée avait été interrompue vers minuit.

Brice Hortefeux entendu

Egalement entendu, mais sous le statut de «suspect libre», Brice Hortefeux, un proche de l'ex-président qui occupa plusieurs postes ministériels pendant son quinquennat, avait été entendu mardi à l'office anti-corruption. «M. Hortefeux a de nouveau assuré qu'il n'y avait pas eu de financement en provenance de Libye ou de quelque pays étranger. En répondant aux nombreuses questions qui lui ont été posées, il a démenti les erreurs et rumeurs qui ont couru sur cette affaire», a déclaré à l'AFP son avocat, Jean-Yves Dupeux.

Depuis la publication, en mai 2012, par le site internet d'informations Mediapart d'un document libyen - attribué à l'ex-chef des renseignements Moussa Koussa - accréditant un financement d'environ 50 millions d'euros, pour permettre notamment à la Libye de sortir de son isolement diplomatique, les investigations des juges ont considérablement avancé. 


Nous proposons ci-dessous notre dernier article, mis à jour, sur l'affaire Sarkozy.


Nicolas Sarkozy, retour à la case Kadhafi

Tout découle peut-être d’une perquisition effectuée par la police genevoise le 24 mars 2015 à Chêne-Bougeries. Ce jour-là, les limiers suisses fouillent la demeure helvétique d’Alexandre Djouhri, intermédiaire plusieurs fois cité dans l’enquête sur de possibles versements libyens en faveur de l’entourage de Nicolas Sarkozy pour financer, entre autres, sa campagne présidentielle de 2012 perdue face à François Hollande.

Transmission de documents à la justice française

Leur moisson? Des notes personnelles et des documents susceptibles de confirmer des versements en provenance de Tripoli perçus en 2005 et 2006 par Claude Guéant, l’ancien bras droit du locataire de l’Elysée. Mais aussitôt, les requêtes juridiques se multiplient pour entraver leur transmission aux juges du pôle financier de Paris, dont Serge Tournaire. Celui-ci est connu pour avoir ordonné, le 3 février 2017, le renvoi de Nicolas Sarkozy en procès dans le cadre de l’«affaire Bygmalion», une firme de relations publiques employée par le parti de droite UMP et accusée d’avoir couvert par de fausses factures des dépassements de dépenses de la campagne présidentielle d’environ 10 millions d’euros.

Ce sont ces documents, finalement parvenus sur le bureau des magistrats français voici quelques semaines, qui pourraient expliquer la convocation de l’ancien chef de l’Etat mardi par les policiers de l’office anti-corruption de Nanterre (Hauts-de-Seine). Arrivé vers 8 heures, Nicolas Sarkozy a été auditionné toute la journée, puis autorisé à passer la nuit chez lui avant de revenir ce mercredi matin devant les enquêteurs.

Entendu pour sa part en «audition libre», l’un de ses plus proches soutiens, l’eurodéputé Brice Hortefeux, est reparti des bureaux de la police mardi soir. Cette garde à vue inédite de l’ex-président, présumé innocent, peut durer jusqu’à 48 heures. Elle peut déboucher soit sur sa relaxe, soit sur une nouvelle convocation, soit sur la saisie des magistrats qui devront décider alors de sa mise en examen ou de l’octroi du statut de «témoin assisté». Interrogés tout au long de la journée, plusieurs responsables du parti Les Républicains, successeur de l’UMP, ont dénoncé «l’acharnement judiciaire» dont l’ancien chef de l’Etat serait victime, plus de onze ans après les versements présumés, dont ce dernier a toujours nié l’existence.

Retrouvé noyé à Vienne

L’élément central de ce feuilleton politico-financier est l’ancien dictateur libyen Mouammar Kadhafi, mort en octobre 2011 après être tombé aux mains d’insurgés près de la ville de Syrte, à l’issue de l’intervention militaire aérienne franco-britannique (coordonnée par l’OTAN, avec l’aval des Etats-Unis) déclenchée en mars de la même année… par Nicolas Sarkozy alors que la répression menaçait de s’abattre sur les populations civiles libyennes, en plein Printemps arabe.

Deux des émissaires financiers de Kadhafi, Bechir Saleh (exfiltré de Tripoli avec l’aide d’Alexandre Djouhri et aujourd’hui réfugié en Afrique du Sud, où on lui a tiré dessus en février) et Choukri Ghanem (mystérieusement retrouvé noyé à Vienne en 2012), auraient, de 2005 à 2007, copieusement «arrosé» leurs «amis» hexagonaux. L’une de leurs valises, renfermant 5 millions de dollars, aurait été convoyée par un autre intermédiaire incontournable du dossier, Ziad Takieddine, qui jure l’avoir remise à l’entourage de Nicolas Sarkozy.

La perquisition suisse, un élément clé

La perquisition suisse aurait été un élément crucial du puzzle, selon des sources judiciaires françaises. Elle aurait permis aux magistrats de resserrer l’étau autour d’Alexandre Djouhri, 59 ans, longtemps proche des milieux chiraquiens, un homme dont le sort judiciaire a pris un tournant très défavorable depuis son arrestation en janvier à Londres, où ce Franco-Algérien s’était rendu malgré l’existence d’un mandat d’arrêt européen émis contre lui depuis 2013. Placé en détention puis relâché sous contrôle judiciaire après avoir payé une caution de 1 million d’euros, et de nouveau incarcéré en février, celui-ci – qui avait ses habitudes au bar de l’Hôtel des Bergues à Genève lors de ses années fastes – risque l’extradition en France. Ce qui pourrait l’avoir amené à coopérer avec les juges. La bataille féroce entre Alexandre Djouhri et Ziad Takieddine est relatée de façon détaillée dans le livre Avec les compliments du guide (Ed. Fayard), paru en octobre 2017.

Un soupçon de montant gonflé

L’autre personnage central de cette affaire est l’ex-secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant, mis en examen en 2015 dans ce dossier pour «blanchiment de fraude fiscale», et également mis en examen dans une autre affaire de primes en liquide versées lorsqu’il était ministre de l’Intérieur.

Aujourd’hui avocat, cet ancien préfet a toujours contesté l’existence de versements en liquide en provenance de Tripoli. Mais deux épisodes l’accablent. Le premier est la réception sur son compte, via un virement en provenance de Malaisie, puis de Suisse, de 500 000 euros qui auraient pu être utilisés pour l’achat de son appartement parisien, alors qu’il justifie cette somme par la vente de tableaux à un avocat malaisien. Le second est la vente au Fonds souverain libyen, en 2009, d’une villa possédée par Alexandre Djouhri sur la Côte d’Azur. Son montant aurait été gonflé pour dissimuler des commissions occultes et le nom de Claude Guéant apparaît là aussi.

Sur tous ces sujets, aucun lien formel n’avait pu, avant cette garde à vue, être établi avec Nicolas Sarkozy. Lequel a toujours qualifié ces allégations de «grotesques». Mais, à l’évidence, l’ombre de Mouammar Kadhafi continue de planer au-dessus de celui qui provoqua, en mars 2011, le renversement du «Guide» libyen par la force des armes.