Espagne

La mise sous tutelle de la Catalogne se précise

Au terme d’une journée de suspense et de rebondissements, le président séparatiste catalan Carles Puigdemont a refusé de convoquer des législatives anticipées. Une annonce qui aurait pu empêcher l’activation par Madrid d’une procédure punitive

A moins d’un coup de théâtre de dernière minute dans ce vaudeville politique où l’imprévisible est devenue la règle, le si redouté article 155 de la constitution espagnole – qui suppose la mise sous tutelle d’une région rebelle – sera voté ce soir par le sénat à Madrid. Et devrait entrer en vigueur samedi matin en Catalogne, une terre majoritairement hostile à la présence du pouvoir central.

Au terme d’une folle journée de guerre des nerfs où l’ubuesque l’a disputé au cornélien, le leader séparatiste Carles Puigdemont a écarté la possibilité de convoquer des législatives anticipées. Dans le «Palau de la Generalitat» (le siège de l’exécutif catalan à Barcelone), il a solennellement contredit ses intentions exprimées dans la matinée en rejetant, comme c’est son habitude, la responsabilité de l’article 155 sur les autorités centrales.

Un pays sous tension

La journée a été digne d’un suspense à la Hitchcock. Plus tôt, en effet, les augures semblaient diriger la situation vers une solution négociée entre Madrid et Barcelone. L’exécutif catalan avait indiqué sa propension à accepter la convocation d’un scrutin régional anticipé, seule annonce pouvant stopper la machine punitive de l’article 155, jamais utilisé en quarante ans de démocratie espagnole. Et de son côté, le parti socialiste avait précisé que dans ce cas, «de manière certaine, le pire serait évité et l’affrontement n’aurait pas lieu».

Pour autant, une forte tension était à l’oeuvre dans toute l’Espagne, et plus spécifiquement en Catalogne: depuis début septembre, par exemple en votant au Parlement de Barcelone une législation anticonstitutionnelle autorisant le référendum interdit du 1er octobre, Carles Puigdemont a habitué tout le monde à des surprises. Si bien qu’à 13H30, l’essentiel du pays était suspendu à ses lèvres pour entendre sa décision.

Celle-ci a été reportée à 14H30, puis finalement à 17H. A la stupéfaction générale, le leader séparatiste exclut alors l’hypothèse d’un scrutin et facilite donc l’application de la mise sous tutelle par Madrid de sa propre région. L’option électorale aurait sans doute désamorcé la grave crise institutionnelle entre Madrid et Barcelone, et signifié la suspension immédiate du mécanisme de mainmise sur la Catalogne qui, selon de nombreuses voix, pourrait déboucher sur de violentes altercations dans cette région pourtant réputée pour le pacifisme et la modération de ses habitants.

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Deux camps irresponsables?

Le gouvernement Rajoy a aussitôt réagi à ce rebondissement par la voix de sa «numéro deux» Soraya Saenz de Santamaria: «En tant que démocratie responsable, nous ne pouvons pas faire autre chose qu’appliquer la loi dans toute sa rigueur». Autrement dit: il n’y a plus d’obstacle à l’application de la mise sous tutelle, sauf si, avant la réunion ce soir au sénat, les autorités séparatistes changeaient radicalement d’avis. Depuis le début de cette crise, a précisé «le bras droit» de Rajoy, «nous avons affaire en face à un exécutif déloyal et irresponsable».

Dans cette interminable partie d’échec dont l’issue définitive est désormais imminente, les deux camps se rejettent l’un l’autre la responsabilité de l’aggravation de la situation. Au cours de ce discours si attendu, une déclaration qualifiée d’«historique» dans tous les médias, Carles Puigdemont a pris soin de marteler que la culpabilité est entièrement le fait du gouvernement conservateur de Rajoy: «J’ai épuisé toutes les voies de négociation et de dialogue avec les autorités de Madrid. Je me suis heurté à un comportement peu responsable du Parti Populaire […] Il n’y avait pas de garanties pour des élections». Comprendre: j’étais prêt à recourir à une solution électorale pour apaiser les esprits, mais j’ai buté sur l’intransigeance de Madrid.

Puigdemont, «traitre de la Patrie»?

A quelles garanties se réfère Puigdemont? Le pouvoir central, soutenu par les socialistes, avait laissé entendre que si le séparatiste catalan acceptait des «législatives légales», l’article 155 serait suspendu. Or, les sécessionnistes maintiennent une ambiguité sur ces élections qui, aux yeux des plus radicaux des leurs, devraient être de caractère «plébiscitaire»: si les indépendantistes emportent la bataille des urnes, il faudrait déclarer aussitôt l’indépendance.

«En réalité, analyse Ignacio Escolar, du journal en ligne ElDiario.es, Puigdemont a menti clairement: s’il n’a pas convoqué d’élections c’est parce qu’une bonne partie de son camp le considèrerait alors comme un «traître à la Patrie»; alors, pour trouver une issue à ce deshonneur, il a accusé Madrid d’être le responsable du blocage».

Application difficile

Sauf surprise majeure, donc, sous l’égide du sénat, l’article 155 s’appliquera dès demain matin en Catalogne «avec tout le poids de la loi», comme l’a précisé le parti Populaire, qui gouverne à Madrid en minorité. Cette mesure coercitive, au caractère exceptionnel, signifiera la destitution du chef de l’exécutif Puigdemont et de ses ministres, le contrôle du parlement de Barcelone, la mainmise totale sur les finances régionales (déjà en bonne partie placée sous la férule du ministère des finances national), la police autonome (17 000 Mossos), les médias publics (surtout la télévision TV3, considérée par Madrid comme un «instrument de propagande sécessionniste»).

De l’avis général, étant donné que l’Etat espagnol n’a qu’une discrète présence dans cette région disposant de très grandes prérogatives (sur les quelque 220 000 fonctionnaires publics, seuls 9% travaillent pour l’administration étatique), il sera très difficile d’appliquer dans les faits cette mise sous tutelle sans précédents.

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