Les Ukrainiens n’ont pas vu le coup venir et ont du mal à encaisser. Le très réputé New York Times a publié cette semaine une enquête selon laquelle les progrès réalisés ces dernières années par la Corée du Nord dans ses tests de missiles balistiques intercontinentaux s’expliqueraient par l’achat sur le marché noir de puissants moteurs de missiles fabriqués par une usine ukrainienne, ancien fleuron du complexe militaro-industriel soviétique.

Pour le pouvoir ukrainien, ces révélations ont fait l’effet d’une bombe, avec la diffusion d’une thèse pas complètement bétonnée, mais qui mine la réputation du pays, lui-même au cœur d’enjeux cruciaux: l’Ukraine et son industrie militaire seraient partie prenante, indirectement, des nouvelles aventures nucléaires de la pire dictature au monde, qui plus est ennemi juré des Etats-Unis, dont Kiev cherche à gagner la confiance… pour se faire livrer des armes.

Que révèle le grand quotidien américain? Deux journalistes chevronnés, anciens prix Pulitzer, étayent leur enquête à partir d’un rapport de Michael Elleman, un expert en missiles de l’Institut international pour les études stratégiques (IISS), ainsi que de sources au sein du renseignement. Selon des photos prises lors des inspections réalisées par Kim Jong-un lui-même, les missiles Hwasong désormais utilisés seraient du type RD-250, uniquement produits dans l’ex-URSS.

Un recours au marché noir?

Les observateurs de l’épineux dossier nord-coréen ont relevé qu’après une longue litanie de tests ratés, Pyongyang a pour la première fois réussi une mise à feu de missile balistique en septembre 2016, avec un nouveau type de moteur. «Une technologie tellement complexe, expliquent les journalistes du New York Times, qu’il est impossible que les Nord-Coréens aient progressé aussi rapidement, sans avoir acheté le design, le matériel et l’expertise sur le marché noir.»

Seules deux usines sont en mesure de produire des moteurs de fusées de ce type: l’usine Energomash, en Russie, hypothèse non écartée par le rapport, et l’usine Ioujmach, située à Dnipro, en Ukraine de l’est, le joyau du complexe militaro-industriel ukrainien. «Il est probable que les moteurs viennent d’Ukraine, probablement de manière illicite, estime M. Elleman, reste à savoir combien de moteurs a Pyongyang et si les Ukrainiens les aident. C’est très inquiétant.»

A Kiev, c’est Oleksandr Tourtchinov, secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense, qui a réagi en chargeant les Russes, comme à chaque fois que l’honneur ukrainien est mis en question. «Le secteur de la Défense et de l’aérospatiale ukrainien n’a jamais fourni d’armes et de technologies militaires à la Corée du Nord, a-t-il déclaré. Ces informations son sans fondement, il s’agit d’une provocation des services russes pour couvrir leurs propres crimes.»

Une opération visant à «empêcher les Américains de fournir une aide militaire à l’Ukraine»

Entre les lignes, les Ukrainiens sont extrêmement gênés. Pour mieux comprendre, il faut écouter Adrian Karatnycky, lobbyiste ukrainien installé de longue date aux Etats-Unis et porte-voix à Washington du président Petro Porochenko. «Il est fort possible qu’il s’agisse d’une opération spéciale russe visant à éroder la confiance des Occidentaux envers l’Ukraine comme partenaire et à empêcher les Américains de fournir une aide militaire à l’Ukraine», réagit-il,

Fin juillet, Kurt Volker, le représentant spécial des Etats-Unis sur l’Ukraine a déclaré que «l’administration Trump étudie en ce moment la possibilité de fournir des armes défensives à l’Ukraine» dans sa guerre contre les séparatistes parrainés par Moscou. Selon les médias américains, le Pentagone aurait provisionné pour l’Ukraine un paquet d’aide militaire de 50 millions de dollars, incluant des missiles anti-tanks de type Javelin, désirés par Kiev.

Les Ukrainiens n’ont clairement pas intérêt à s’aliéner Washington. Dans ce contexte, de la technologie ukrainienne peut-elle s’être retrouvée dans les missiles de Kim Jong-un pointés sur l’île de Guam? Une partie de la réponse se trouve à Dnipro, anciennement Dnipropetrovsk, un million d’habitants. La principale usine soviétique de missiles stratégiques et de systèmes de propulsion y a été fondée en 1954. C’est là que fut assemblée la première fusée à tête nucléaire d’URSS.

Espionnage industriel

Jusqu’en 1991, Dnipropetrovsk était, à ce titre, une «ville fermée», interdite aux étrangers. Les choses ont grandement changé dans ce carrefour économique majeur de l’Ukraine de l’est. En 2012, deux espions nord-coréens ont été arrêtés à proximité de l’usine Ioujmach: membres de la représentation commerciale de Pyongyang au Bélarus, ils ont été accusés d’espionnage industriel et condamnés à 8 ans de prison chacun.

L’effondrement de l’URSS et les difficultés de reconversion des géants publics de l’armement et de l’aérospatiale ont créé les possibilités d’un marché noir, dans lequel s’engouffrent les acteurs nord-coréens, selon bien des experts. «Avant 2014 et le début de la guerre du Donbass, le secteur de la Défense et l’appareil militaire ukrainiens étaient particulièrement corrompus et infiltrés par la Russie», confie une source du secteur de la Défense à Kiev.

Cependant, selon le chef de l’Agence spatiale ukrainienne, Iouri Radchenko, «Ioujmach a arrêté la production de moteurs RD-250 en 2001 et, pour utiliser ces moteurs, [Pyongyang] doit avoir accès à une technologie de propulsion dont ne dispose que la Russie et la Chine». Problème: personne ne sait combien de moteurs ont été réellement produits par Ioujmach, comment ils sont stockés et contrôlés, un constat qui est le même pour l’usine russe Energomash.

Des progrès notoires dans le domaine de l’armement

En 27 ans d’indépendance, le secteur de la Défense ukrainien est resté très lié à la Russie, un de ses principaux débouchés commerciaux. Le chef du bureau de dessin de Ioujmach, Alexander Degtyarev, est russe et travaille à l’usine depuis 1975, soit l’époque de Brejnev. Ces vingt dernières années, Ioujmach a périclité. Elle s’est mise à produire des tracteurs et des tramways mais a trouvé en 2017 de nouveaux contrats officiellement civils.

«L’agression militaire russe contre l’Ukraine depuis 2014 a naturellement eu un effet galvanisant sur le complexe militaro-industriel ukrainien et sur son potentiel, estime Sergueï Soukhankine, expert en questions de sécurité au Centre international d’études politiques de Kiev. Des progrès notoires ont été faits dans la production de matériel, d’armement lourds, d’armes légères, mais aussi de systèmes de missiles balistiques.»

L’Ukraine a surmonté le choc militaire et économique de 2014 et a consolidé sa neuvième place dans le top mondial des exportateurs d’armes, juste derrière l’Espagne et l’Italie. Devant la réticence des Occidentaux à la soutenir dans la guerre, Kiev a décidé de faire passer ses dépenses militaires de 1% à 5% du produit intérieur brut en 2020. Entre 2016 et 2017, les ventes d’armes ukrainiennes ont doublé, rapportant désormais près d’un milliard de dollars.

Des moteurs ukrainiens livrés à la Corée du Nord?

Des armes et équipements ukrainiens qui se vendent très bien en Asie et en Afrique. Les responsables ukrainiens ont beau jeu d’adopter une posture morale et d’affirmer la main sur le cœur qu’ils ne vendent pas d’équipement à un «Etat voyou» tel que la Corée du Nord: cela ne les a pas empêchés de profiter de la fin d’un embargo de l’ONU pour fournir à la République du Congo de Joseph Kabila des dizaines de tanks T-64 et blindés.

Quant à savoir si des moteurs ukrainiens ont réellement été livrés à la Corée du Nord, de nombreux experts doutent des conclusions de Michael Elleman. Ainsi, Joshua Pollack, rédacteur en chef de la prestigieuse Nonproliferation Review américaine estime que les Ukrainiens sont suffisamment prudents en matière d’espionnage, tout en rappelant que les Nord-Coréens ont une culture industrielle soviétique.

«Je ne pense pas que leurs moteurs viennent de Ioujmach ou d’ailleurs [en Ukraine], a déclaré Joshua Pollock au média ukrainien en ligne Hromadske. En revanche, les Nord-Coréens ont pu collecter durant des années des informations pertinentes sur la conception [des moteurs] et en ont finalement eu assez pour assembler leur propre modèle avec l’aide de l’Iran.»

Lire aussi: