La mission impossible de Lakhdar Brahimi
Syrie Le médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe tente de faire avancer pas à pas Genève 2
Mais l’Algérien ne peut compter que sur son autorité morale
Au fil de ses apparitions devant les médias, les traits sont de plus en plus tirés. Chaque jour depuis vendredi dernier, Lakhdar Brahimi, le médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe pour la Syrie, rend compte des avancées des négociations de Genève 2. Pour l’instant, le seul résultat tangible est que ni la délégation du gouvernement, ni celle de l’opposition n’ont claqué la porte.
Le vieux diplomate algérien s’acquitte de cet exercice obligé avec un mélange de fatalisme et d’humour. «Je vais encore répéter que les négociations ne sont pas faciles et elles ne l’ont pas été aujourd’hui. Elles ne le seront probablement pas dans les prochains jours.» Puis il se prête aux questions de la foule de journalistes à l’affût du moindre soubresaut des pourparlers. Comment comptez-vous rapprocher les points de vue sur la transition politique en Syrie, le dossier le plus épineux? demande un envoyé spécial. «Si vous avez une idée, je suis preneur», sourit le médiateur. Question suivante.
Agé de 80 ans, Lakhdar Brahimi pourrait jouir d’une retraite bien méritée auprès de ses enfants et petits-enfants. Sa fille Rym, ancienne journaliste de CNN, est mariée avec le prince héritier de Jordanie. Mais c’était compter sans la guerre qui consume la Syrie depuis trois ans et qui révolte ce nationaliste arabe entré en politique lors du combat pour l’indépendance algérienne.
Ministre des Affaires étrangères au début des années 1990, il s’est ensuite rendu indispensable à l’ONU en tant qu’envoyé spécial du secrétaire général dans tous les points chauds de la planète: Afghanistan, Irak, Haïti, Soudan… Depuis 2007, il fait partie des aînés (elders), une poignée d’anciens dirigeants promouvant la paix et les droits de l’homme dans le monde. Il y côtoie son ancien patron Kofi Annan ou l’archevêque anglican sud-africain Desmond Tutu.
Quand le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon l’a tiré de sa semi-retraite en août 2012 pour mettre «son expérience extraordinaire» au service de la paix en Syrie, il n’a pas pu refuser cette dernière mission impossible. Kofi Annan venait de jeter l’éponge, écœuré par les divisions de la communauté internationale et la paralysie du Conseil de sécurité sur le dossier syrien.
La marge de manœuvre du nouveau médiateur est tout aussi étroite. «C’est son sens du dévouement qui l’a poussé à accepter», commente l’ancien chef de la diplomatie française Hubert Védrine. «Comme un médecin qui intervient malgré tout sur un cas désespéré.»
Après plus d’une année d’efforts, Lakhdar Brahimi a enfin réussi à réunir le gouvernement syrien et l’opposition dans une même salle. Depuis samedi dernier, le monumental Palais des Nations, à Genève, abrite le même ballet. Les deux délégations entrent dans la pièce par deux portes différentes et elles ne s’adressent la parole que par l’intermédiaire du médiateur.
Les sujets de discussion sont établis au jour le jour. «Avec Brahimi, rien n’est écrit. Rien à voir avec Kofi Annan, qui, lui, venait avec une vision précise. Brahimi, lui, dit: «Je vous écoute» et il dirige les débats. Il n’a aucun agenda», confie un négociateur de l’opposition. Cette méthode, qui tient beaucoup à l’improvisation, suscite des interrogations, mais, pour l’instant, personne ne se risque à critiquer le médiateur ouvertement.
«En plus de son expérience, il est apprécié à la fois par le gouvernement et l’opposition syrienne. Contrairement à Kofi Annan, il parle l’arabe et il connaît la région comme sa poche», commente Riccardo Bocco, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) et spécialiste du Moyen-Orient. A la fin des années 1980, Lakhdar Brahimi avait traité avec Hafez el-Assad, le père de Bachar, pour mettre fin à l’interminable guerre civile libanaise.
«Il comprend parfaitement comment les Syriens ouvrent une porte pour vous faire entrer dans une pièce avec trois portes fermées», image Riccardo Bocco, en référence aux discussions du week-end sur le sort des habitants de la vieille ville de Homs assiégés et privés d’assistance depuis des mois. «La délégation de Damas a proposé de faire sortir les femmes et les enfants, pour ensuite poser des conditions qu’elle savait inacceptables pour l’opposition», poursuit-il.
Face aux blocages, Lakhdar Brahimi sermonne par presse interposée les deux parties, comme un grand père qui gronderait ses petits-enfants. Puis il les lance sur d’autres sujets. Nouvelle impasse, pause dans les négociations, avant de remettre l’ouvrage sur le métier. «Je suis souvent accusé d’être lent. Je pense que c’est une bien meilleure manière d’aller vite que la précipitation», se justifie-t-il.
L’Algérien avoue n’avoir qu’un cap très général: «Une nouvelle Syrie démocratique et pluraliste.» Autre négociateur célèbre, l’Américain Richard Holbrooke, l’artisan des accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie, disait: «Comme le jazz, les négociations sont une improvisation sur un thème. Vous savez où vous voulez aller mais vous ignorez comment.» Sauf que le diplomate avait la menace de frappes américaines pour convaincre Slobodan Milosevic et consorts de signer la paix. Lakhdar Brahimi, lui, n’a que son autorité morale.
«Je suis souvent accusé d’être lent. Je pense que c’est bien plus rapide que la précipitation»