Récit du samedi

A la mission du Qatar, vingt ans d’assommoir

Il est Soudanais d’origine et a consacré la moitié de sa vie à travailler dans l’ombre des diplomates, au point d’en perdre la santé. Jusqu’au jour où on s’est débarrassé de lui

En apprenant la nouvelle, la famille ne pouvait faire autrement: elle a décidé aussi sec d’égorger un mouton. Comment ne pas se réjouir? A l’autre bout du monde, à Genève, Fedil devenait une personne importante. Les détails restaient un peu flous, vus de cette banlieue encombrée de Khartoum, la capitale du Soudan. Mais Fedil l’avait lui-même expliqué: il entrait sans crier gare dans le beau monde. De quoi garantir qu’il resterait en Suisse, mais aussi – qui sait? – un moyen de rendre à la famille la monnaie de sa pièce. Après tout, à Khartoum, tout le monde s’était sacrifié pour permettre le départ du jeune homme. Qu’il puisse, maintenant, aider à son tour la famille, ce n’était que justice.

Nous sommes en 1996 et Fedil El Tahir vient de passer le cap de ses 30 ans. Arrivé en Suisse en tant que requérant d’asile, il n’a pas tardé à montrer qu’il en avait sous le coude. C’est vrai, il n’était en réalité jusqu’ici que plongeur dans un restaurant de la place et, pour les standards genevois, gagnait un salaire de misère. Mais il a eu raison de s’accrocher: par un extraordinaire concours de circonstances, il a pu présenter sa candidature à la mission diplomatique du Qatar, à Genève. Les Qataris cherchent alors un économiste, et le Soudanais a précisément fait des études d’économie à l’Université de Khartoum.

Une nouvelle vie qui commence

Le jeune homme essuiera deux échecs devant la Confédération suisse en vue d’obtenir une carte de légitimation qui lui donnerait durablement accès au poste. Mais il prend sa plus belle plume et explique sa situation aux Suisses. Il n’a jamais dépendu de l’aide sociale, argumente-t-il. C’est la première fois qu’il trouve un emploi qui correspond à ses qualifications… Bingo! Les fonctionnaires suisses se laissent convaincre et lui accordent le sésame. Une nouvelle vie commence pour Fedil. Cela vaut bien un mouton.

Fedil El Tahir ne le sait que trop aujourd’hui: il aurait dû se méfier davantage. En y pensant, il assure qu’il se souvient encore du sourire un peu emprunté qu’auraient échangé les responsables de la mission suisse en feuilletant son dossier. Le jeune homme est engagé à l’époque pour un salaire mensuel de 2800 francs. C’est moins que ce qu’il gagnait en récurant les casseroles dans les cuisines du restaurant. Son assurance maladie est certes payée, mais il n’est pas question d’assurance vieillesse ou de sécurité sociale. Dans sa «déclaration de garantie» fournie à la diplomatie suisse, le Qatar s’engage bien à «traiter son employé aux conditions de rémunération et de travail en usage» à Genève. Mais cet engagement n’a rien de contraignant. Qu’à cela ne tienne. Les Qataris l’ont promis: au terme de sa période d’essai, le salaire sera réévalué. L’essentiel, dans l’immédiat, c’est de traverser le miroir.

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A cette époque, le Qatar est en train d’accéder à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Or, à l’inverse de la norme qui prévaut dans l’essentiel du système onusien, l’arabe n’est pas une langue officielle au sein de l’organisation. «Les termes étaient très techniques, et les discussions très pointues», note Fedil El Tahir. Alors que l’essentiel du personnel de la mission est composé de travailleurs étrangers, l’employé soudanais devient vite le seul à comprendre les dossiers. On apprécie son dévouement. C’est lui aussi qui sera chargé de gérer les questions relatives à la Cnuced (Conférence sur le commerce et le développement) et à l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). A ses heures perdues, Fedil El Tahir occupe aussi le siège du Qatar au sein de ce qui est alors la Commission des droits de l’homme, des conférences sur le désarmement, de la Croix-Rouge ou du Conseil des pays du Golfe. Les photos le montrent, avec un air de circonstance, prenant dignement les allures de représenter le pays. Il est pourtant hors de question qu’il prononce un discours ou qu’il participe au moindre vote. Mais il prend des notes, synthétise les positions, rédige les opinions. Il est toujours payé autour de 3000 francs par mois.

Deux enfants

Entre-temps, Fedil El Tahir s’est marié. Le couple a deux enfants. Ils vivent tous à cette époque dans un deux-pièces, le seul appartement qu’ils arrivent à s’offrir, étant donné les loyers genevois. A mesure que le périmètre de ses activités augmente, le Soudanais se confronte à ses propres limites. A ses frais, il s’inscrit au Graduate Institute de Genève pour passer un master, puis un doctorat, en commerce international. La journée au bureau terminée, il travaille dans le bus qui le ramène à la maison, puis dans la cuisine, où il finit par s’installer pour dormir. Il travaille la semaine et tout le week-end. Il ne prend jamais de vacances.

C’est que le Qatar a besoin de lui. Tous les jours, on exige qu’il participe aux réunions, formelles ou informelles, avec les diplomates étrangers et qu’il assiste aux conférences, dont il a lui-même assuré la préparation et dont il doit rédiger ensuite les comptes rendus. Le soir venu, il n’écrit pas seulement des interventions, des communications et certains discours des attachés commerciaux, de plusieurs ambassadeurs, d’au moins cinq ministres, ainsi que, à l’occasion, de l’émir du Qatar lui-même. Les ministères l’appellent aussi de Doha afin de rédiger des mémos ou des talking points pour les entretiens bilatéraux qui se tiennent à travers le monde, que ce soit à Bali ou à Kuala Lumpur. Il doit formuler les réponses aux questions que posent les journalistes aux ministres. Certains futurs diplomates qataris, eux aussi, décident de poursuivre des études à Genève. Fedil El Tahir peut en parler: c’est lui qui relira leurs textes et qui rédigera certains de leurs travaux universitaires…

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Dix-sept heures par jour

«Je travaillais dix-sept heures par jour», résume-t-il. Fedil El Tahir le sait de manière certaine: tout au long de ces années, il aurait soigneusement comptabilisé ses heures supplémentaires. Elles se comptent par dizaines de milliers, pour les vingt ans qu’aura duré son assommoir.

Dix-sept heures quotidiennes de casse-tête. Un exemple, parmi une multitude d’autres. En décembre 2011, un responsable du Ministère du commerce du Qatar vient d’achever son allocution lors de la 8e Conférence ministérielle de l’OMC. Certains de ses collègues s’empressent de le féliciter. Le Qatari a mis en relation, de manière un peu osée, l’irruption des Printemps arabes et ses espoirs d’une plus grande ouverture économique et intégration de ces pays. Fedil El Tahir avait mis des heures pour écrire ce texte. Il a dû éplucher la presse, lire les déclarations des ministres et de l’émir sur ces questions. «Ce n’est pas comme s’il y avait un numéro de téléphone où je pouvais appeler pour qu’on me donne les grandes lignes. Je devais deviner en quoi consistaient la politique et les priorités du Qatar», sourit-il. Le problème grandit encore lorsque le Qatar parle au nom de tous les Etats arabes. Insomnie garantie.

Défense des employés

«Cet homme n’a pas seulement été exploité pendant deux décennies avec un salaire inférieur à celui d’un domestique. Il travaillait aussi constamment la peur au ventre», s’insurge Luis Cid, le fondateur du Syndicat sans frontières. Déjà à la fin des années 90, El Tahir était allé assister à des réunions de ce syndicat qui prend la défense des employés d’ambassade et des fonctionnaires internationaux. «Il était très discret et très poli, mais il n’a pas ouvert la bouche, raconte le syndicaliste. Les gens le voyaient avec des ambassadeurs et des ministres et il était pourtant payé encore moins bien que les autres membres du syndicat. Vous imaginez la honte pour lui? La difficulté d’avouer ça?»

Après avoir évoqué son statut devant chaque nouvel ambassadeur, après avoir menacé de démissionner plusieurs fois, après des années de promesses, Fedil El Tahir obtiendra un nouveau contrat en 2009 et sera payé 7000 francs par mois. Entre-temps, l’homme a obtenu la nationalité suisse, deux autres enfants sont nés et on lui a accordé le titre d'«expert économique». Les cotisations sociales sont toujours à sa charge. Et la question des heures supplémentaires reste à être tranchée.

Elle ne le sera jamais. Sans que le moindre motif soit invoqué, il est mis à la porte en octobre 2016. C’est un nouveau venu, un jeune diplomate issu de la famille Al-Thani, celle de l’émir, qui a décidé le licenciement. Depuis lors, le diplomate est reparti. Mais un de ses collègues, Abdulla Al-Sowaidi, explique le point de vue de la mission: «Cet homme venait du Soudan, et il n’avait jamais travaillé auparavant. Son salaire correspondait à ses compétences.» Sur la question des heures supplémentaires, le responsable qatari est plus formel encore: «Ces heures n’ont jamais été faites», assène-t-il, en soulignant toutefois que le Qatar se pliera aux décisions de la justice suisse.

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Plus d'un million de francs

Car l’affaire est maintenant devant les prud’hommes. Et Fedil El Tahir réclame tout: la révision à la hausse de son salaire depuis les débuts, l’AVS non payée, les vacances, une compensation pour licenciement abusif, etc. Et, bien sûr, les milliers d’heures supplémentaires. En tout, il exige plus d’un million de francs. Mais pour l’instant, il est à l’Hospice général et espère être admis prochainement à l’AI. Son excès de travail lui a valu une alerte cardiaque et à cela s’ajoutent d’autres soucis de santé. Mais le Qatar, en attendant le verdict de la justice, s’en lave les mains. L’homme n’aurait pas pris ses médicaments: il est responsable de ce qui lui arrive.

Chez lui, Fedil El Tahir a quatre ou cinq valises pleines de dossiers et de documents. Il y en a une demi-douzaine supplémentaire à la cave, qui témoigne de deux décennies de travail. Malgré les admonestations de sa femme, il n’arrive pas à s’en débarrasser. Après son licenciement, il a réuni ses quatre enfants dans son salon et leur a demandé en riant, l’un après l’autre, de se présenter. «Au moins, cela nous aura permis de faire enfin connaissance!»

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