Justice

Mladic, un verdict pour l’histoire

L’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie-Herzégovine a été condamné à la réclusion à perpétuité pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Dans la région, les réactions sont contrastées

Ratko Mladic n’aura pas assisté à la sentence prononcée contre lui. Evacué de la salle d’audience après avoir refusé de s’asseoir et crié «Vous mentez» à l’adresse des magistrats, l’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie-Herzégovine a été condamné à la perpétuité pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Durant l’énoncé du verdict, le juge Alphons Orie a égrené la longue liste des villes martyres, de Sarajevo à Visegrad, il a détaillé les meurtres, les viols et les violences qui hantent toujours la Bosnie-Herzégovine.

«Les crimes commis se classent parmi les plus haineux connus du genre humain», a-t-il déclaré. L’ancien général a notamment été reconnu coupable pour son écrasante responsabilité de commandement sur les troupes qui pénétrèrent dans l’enclave bosniaque de Srebrenica, le 11 juillet 1995, et qui massacrèrent en quelques jours plus de 8000 hommes et adolescents. «Sans son action, cette entreprise criminelle n’aurait pas été menée de la même manière», a affirmé le juge.

«Importance symbolique»

Ce verdict a été accueilli par un étrange mélange de larmes et de cris de joie par les survivants de Srebrenica qui, comme beaucoup en Bosnie-Herzégovine, suivaient en direct la retransmission de l’audience. Présents à La Haye, les représentants des familles des victimes et les membres de l’association des Mères de Srebrenica se sont réjouis de «l’importance symbolique» du jugement, tout en regrettant que le caractère génocidaire des massacres commis à travers toute la Bosnie-Herzégovine dès 1992 n’ait pas été retenu.

Edin Ramulic, animateur d’une ONG citoyenne de Prijedor, une ville du nord du pays durement touchée par le «nettoyage ethnique», soulignait néanmoins que ce verdict prouvait l’engagement direct des forces armées serbes de Bosnie-Herzégovine dans les crimes commis. «Ratko Mladic n’est pas le seul coupable, le peuple serbe dans son ensemble n’est pas coupable, mais c’est l’Armée de la Republika Srpska, en tant qu’institution, qui l’est», explique l’homme, interrogé par un site d’information de Sarajevo. Pour sa part, le premier ministre bosniaque, Denis Zvizdic, rappelait que «la peine infligée ne ramènera pas les milliers de victimes, ni ne fera que les familles trouvent enfin la paix».

Colère des nationalistes serbes

Le procès de Ratko Mladic n’est pas tout à fait clos, puisque l’avocat de l’accusé a annoncé qu’un appel serait déposé, mais le jugement a déchaîné la colère des nationalistes serbes. Le membre serbe de la présidence tripartite de Bosnie-Herzégovine, Mladen Ivanic, a dénoncé la partialité supposée du TPIY, assurant que celui-ci n’aurait «imposé que 50 ans de prison pour tous les crimes commis durant la guerre contre les Serbes». Milorad Dodik, le président de la Republika Srpska, l’entité serbe d’un pays toujours divisé, faisait plus fort encore, assurant que le général Mladic était un «héros» et qu’il serait «jugé par l’histoire plutôt que par les tribunaux». Dans une longue diatribe, il a même affirmé que les manuels scolaires de l’entité seraient désormais expurgés de «toute référence» au tribunal.

Les échos sont plus contrastés de l’autre côté de la frontière, en Serbie. Nataša Kandic, la présidente du Fonds du droit humanitaire, a salué le verdict «le plus significatif» rendu jusqu’à ce jour par le tribunal. Néanmoins, le groupe des Femmes en noir de Belgrade, des militantes féministes anti-nationalistes, rappelait les responsabilités des actuels dirigeants du pays, «dont certains membres ont partagé les politiques qui ont mené au génocide».

Les tensions régionales subsistent

Avec emphase, le président Aleksandar Vucic a appelé les Serbes «à se tourner dès aujourd’hui vers l’avenir, afin de préserver la paix et la stabilité dans la région», ajoutant: «Que les larmes du passé ne nous étouffent pas. Grâce à la sueur de notre travail, nous allons créer une meilleure Serbie.» Il y a une dizaine d’années, ce même Aleksandar Vucic, alors encore membre du Parti radical serbe (SRS, extrême droite), collait des affiches à la gloire de «Ratko Mladic, héros serbe». Il a donc tout lieu de se réjouir de la fin des activités du TPIY. Pour lui, comme pour beaucoup de dirigeants de la région, la page de la justice internationale est définitivement tournée.

Plus circonspect, le vice-premier ministre Rasim Ljajic, issu de la minorité bosniaque de Serbie, notait néanmoins que, si la lourde condamnation de Ratko Mladic était prévisible et attendue, «l’interprétation de la décision du tribunal ne cessera pas d’être discutée dans la région, selon le point de vue ethnique», tout en regrettant qu’«au cours de ces années, on a beaucoup moins parlé de la souffrance des victimes que de ceux qui ont commis ces crimes, quelle que soit leur nationalité». Même s’il a contribué à établir de manière désormais irréfutable un certain nombre de faits, le procès Mladic n’aura pas, lui non plus, contribué, du moins dans l’immédiat, à atténuer les tensions régionales.

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