Mo Ibrahim, 62 ans, est une curiosité. Homme de petite taille, au cheveu ras et à l'air décidé, il est: milliardaire et fumeur de pipe; soudanais d'origine et britannique de nationalité; homme d'affaires et militant de la bonne gouvernance sur le continent africain.

Il doit sa fortune aux télécommunications. Après une carrière accomplie dans le secteur en Grande-Bretagne, en 1998, il fonde en Afrique Celtel, un opérateur de téléphonie mobile. Le succès est fulgurant: des millions d'abonnés à travers une quinzaine de pays subsahariens. Et en 2005, lorsqu'il cède sa société à une compagnie koweïtienne, 3,4 milliards de dollars tombent dans sa poche.

Mais Mo Ibrahim n'est pas du genre à se satisfaire de la vacuité d'une vie de nabab. Il a une vision pour l'Afrique, un projet dont il pense «qu'il sera le plus abouti de sa vie». Il aurait pu subventionner le développement, faire de l'humanitaire. Il a considéré que son argent ne serait pas mieux employé qu'au service d'une meilleure gouvernance. Car «une bonne gouvernance est essentielle à n'importe quel pays, y compris à la Suisse. Mais elle l'est encore plus en Afrique, où les besoins sont aigus. Sans bonne gouvernance, l'Afrique ne peut aller de l'avant».

En 2006, il crée une fondation qu'il baptise de son nom. Lui seul en assure le financement, l'indépendance est à ce coût. Sa philosophie? «C'est une fondation africaine, administrée par des Africains, avec de l'argent africain et son but est de faire bouger l'Afrique.» L'institution a deux fers de lance: le prix qu'elle décerne chaque année à un ancien dirigeant africain qui s'est illustré par ses bonnes pratiques et l'Ibrahim Index, un indice multicritères qui classe les pays africains selon la qualité de leur gouvernance.

Du gâteau!

A elle seule, la composition du comité chargé d'attribuer le prix est un gage de sérieux. Y figurent, pour ne citer qu'eux, la Mozambicaine Graça Machel, militante des droits de la femme et épouse de Nelson Mandela, Kofi Annan, ancien secrétaire général des Nations unies ou Martti Ahtisaari, prix Nobel de la paix 2008. A l'automne 2007, l'ancien président du Mozambique, Joacquim Chissano a été le premier lauréat du prix. Cette année, il a récompensé le Botswanais Festus Mogae (lire ci-contre).

Le regard bleuté de Mo Ibrahim se fait pénétrant: «Les défis auxquels sont confrontés les leaders africains sont énormes. Les gens ont besoin d'eau propre, d'électricité; il y a des tensions ethniques, des conflits. En comparaison, le travail de Gordon Brown (ndlr: premier ministre en Grande-Bretagne), c'est du gâteau! En Afrique, celui qui, malgré la faiblesse des ressources, relève ces défis avec succès, respecte la démocratie, les droits de l'homme et quitte le pouvoir à la fin de son mandat, est un héros.»

Un héros qui mérite d'être distingué, assure le Soudanais. Aucun prix au monde n'est aussi bien doté que le sien: 5 milliards de dollars sur dix ans, puis une rente annuelle à vie de 200000 dollars pour son récipiendaire. La reconnaissance d'un chef d'Etat par ses pairs n'est-elle pas consécration suffisante? Le milliardaire a le sens du concret. Et il a réponse à tout: «Les dirigeants de l'Ouest connaissent une vie faste après avoir été en poste. Ils obtiennent des places dans les conseils d'administration, font des discours, publient des livres... Et ils deviennent riches! Mais quelles perspectives s'offrent aux leaders africains? Aucune. C'est lugubre. Un jour vous dirigez le pays, le lendemain vous rendez les clés, renoncez à la limousine et on vous appelle un taxi. N'y a-t-il pas là incitation à s'accrocher au pouvoir?»

Nelson Mandela, lui, ne l'a pas fait, ose-t-on. «Oui, chaque siècle il y a un Gandhi ou un Mandela. Mais cessons de prétendre que nos leaders sont des saints, ils ne le sont pas, pas plus que les vôtres. Ce prix est une façon de dire: ne vous inquiétez pas, la société veille à ce que vous ne manquiez de rien, vous donne les moyens de continuer à travailler pour la paix et le développement.»

Ce n'est qu'au moment d'aborder la situation du Darfour, cette région martyre du Soudan, son pays, que Mo Ibrahim abandonne son flegme. Pour vitupérer les palabres et l'inaction de la communauté internationale. Face à ce conflit, sa fondation est impuissante.