La Croatie a, enfin, décrété la mobilisation générale contre la mafia et le crime organisé. Le premier ministre Ivo Sanader a ordonné le limogeage des ministres de l'Intérieur et de la Justice, ainsi que celui du chef de la police, en promettant également une loi spéciale anti-mafia.

L'assassinat d'Ivana Hodak, lundi matin en plein centre de Zagreb, a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. La jeune fille de 26 ans était la fille d'un avocat très connu sur la place de Zagreb, Zvonimir Hodak, qui défend notamment le sulfureux général Zagorec, arrêté le 26 septembre dernier en Autriche et aussitôt extradé en Croatie. Bras droit de feu Franjo Tudjman, le très nationaliste premier président de la Croatie indépendante, le général Zagorec fut en charge, de 1993 à 2000, des achats d'armes de son pays. Il est accusé d'avoir escamoté un stock de bijoux d'une valeur de près de 5millions de dollars, qui appartenaient au Ministère de la défense. Le général Zagorec a essayé jusqu'au bout de surseoir à son extradition, assurant que sa vie était en danger en Croatie.

Les mobiles de l'assassinat d'Ivana Hodak demeurent inconnus: il pourrait s'agir d'un message envoyé à son père, mais la jeune fille entretenait aussi une liaison avec le fils d'un autre avocat, connu comme le défenseur attitré de la mafia croate.

Cet assassinat vient s'ajouter à une longue série d'histoires non résolues. Ces dernières semaines, plusieurs personnalités ont été attaquées dans les rues de Zagreb et sauvagement battues, notamment le journaliste Dusan Miljus, spécialiste des affaires criminelles pour le quotidien Jutarnji List. Les auteurs de plusieurs crimes ont bénéficié d'acquittements fortement critiqués ou de remises de peine très suspectes.

Depuis des mois, l'opposition social-démocrate dénonçait la «protection» qu'assuraient à la mafia les deux ministres limogés, Berislav Roncevic (Intérieur) et Ana Lovrin (Justice). Le premier ministre Ivo Sanader semble donc enfin décidé à faire le ménage dans les rangs de son propre parti, la Communauté démocratique croate (HDZ). Cependant, mardi matin, la presse croate réclamait plus encore. L'éditorialiste de Jutarnji List n'hésitait pas à faire le parallèle avec la situation que la Serbie a connue lors de l'assassinat de son premier ministre Zoran Djindjic, en mars 2003, réclamant une mise à plat des collusions entre milieux politiques, milieux criminels et services de police et de renseignement. Pour sa part, l'opposition demande la démission du premier ministre.

L'équilibre des pouvoirs est particulièrement compliqué en Croatie. Ainsi, les services secrets dépendent-ils à la fois du premier ministre et du président de la République, le très libéral Stipe Mesic. De la sorte, nul ne sait exactement qui est responsable devant qui, et l'animosité qui prévaut entre les deux têtes de l'exécutif a encore aggravé la confusion.

La Croatie a, certes, tourné depuis longtemps la page du nationalisme de l'ère Tudjman, mais les «services» n'ont jamais fait l'objet d'une véritable purge, même durant l'épisode d'une alternance social-démocrate (2000-2003). Revenu au pouvoir, le HDZ a réussi une véritable mutation idéologique, sous la houlette d'Ivo Sanader, en se transformant en parti conservateur proeuropéen. Cependant, les réseaux forgés dans les années 1990, du temps de l'indépendance et de la guerre contre les sécessionnistes serbes, n'ont jamais été véritablement inquiétés. Ivo Sanader s'est contenté d'exclure du parti quelques figures trop marquées de son aile droite, comme l'ancien «patron» du HDZ en Slavonie orientale, Branimir Glavas, désormais poursuivi par la justice croate pour son rôle dans l'élimination des civils serbes de cette région. Le «lobby des généraux» de la guerre de 1991-1995 demeure puissant, malgré le départ de quelques-unes de ses grandes figures vers le Tribunal pénal international.

Alors que la Croatie espère rejoindre l'Union européenne dès 2010 ou 2011, l'assassinat d'Ivana Hodak va peut-être lui offrir l'occasion de solder les comptes de son passé, et de mettre enfin sur la touche les «patriotes» aux accointances mafieuses avérées.