La confrontation entre l’armée et les Frères musulmans s’est poursuivie mardi. La foule a bravé les menaces du général Abdel Fattah al-Sissi et a envahi les rues autour de la mosquée Rabia al-Adawiyya, dans le quartier de Nasr City au Caire. A ce stade, aucun des deux camps ne veut transiger et la rue égyptienne se polarise chaque jour davantage. Un troisième camp a fait son apparition, qui refuse la mainmise de l’armée autant que le pouvoir des Frères musulmans. Tout à fait marginale pour l’instant, cette nouvelle voix sur la scène politique égyptienne souligne l’importance essentielle d’une réconciliation nationale.

La cheffe de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, s’est rendue hier au Caire pour tenter de débloquer l’impasse politique égyptienne. Elle a invité les deux parties à faire des concessions et tenté de convaincre l’armée de libérer les prisonniers politiques. «Mohamed Morsi est en sécurité et va bien», a-t-elle déclaré, à l’issue d’une rencontre de deux heures avec le président déchu. Elle a précisé ne pas savoir le lieu où ce dernier est détenu par les militaires. Mohamed Morsi est retenu prisonnier depuis son renversement le 3 juillet, dans un premier temps, sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui. Vendredi dernier seulement, les juges ont révélé qu’ils inculpaient l’ancien président islamiste pour complot avec le Hamas palestinien. Une accusation que balaie Ahmad al-Nashar, l’un des porte-parole des Frères musulmans au Caire, contacté par téléphone: «Ce n’est qu’un prétexte, ça n’a aucun sens. Tout le monde sait que sa détention, illégale, est politique.»

Que fera le général Al-Sissi?

Les Frères musulmans ont promis que leur mobilisation ne prendrait fin qu’après la libération de leur président. Hier, des dizaines de milliers de supporters de Mohammed Morsi étaient réunis autour de la mosquée Rabia al-Adawiyya. Une foule moins importante que ne l’espérait la confrérie, qui avait appelé à une manifestation massive d’un million de personnes au moins. Ce demi-échec ne signifie pourtant pas l’essoufflement du mouvement pro-Morsi. Sur une estrade aménagée devant la mosquée, les leaders de la confrérie qui se sont succédé au micro ont tous répété leur détermination: «Nous lutterons jusqu’à la mort!»

De son côté, l’armée se montre tout aussi intransigeante. Elle exige la fin des rassemblements et du sit-in des pro-Morsi avant l’ouverture d’un dialogue avec les Frères musulmans et menace d’un démantèlement imminent le camp improvisé autour de la mosquée Rabia al-Adawiyya. En appelant le 25 juillet les Egyptiens à descendre dans la rue pour lui manifester leur soutien, le général Al-Sissi a pris le parti d’attiser la haine entre les deux camps et le risque de rendre difficile sinon impossible une réconciliation. Pour Stéphane Lacroix, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’islam politique, une fenêtre pour une issue négociée subsiste cependant: «Chacun des deux camps tente de mobiliser la rue. C’est un jeu politique, montrer sa force en prévision de possibles négociations.»

Certains des leaders de la confrérie pourraient accepter de revenir dans le jeu politique, même sans que soit libéré Mohamed Morsi, ajoute Stéphane Lacroix, «mais tout dépendra de l’attitude de l’armée qui semble hésiter entre deux options. Soit mettre la pression sur les Frères musulmans pour les contraindre à accepter la défaite, c’est-à-dire le renversement du président Morsi, et à revenir ensuite dans le jeu politique. Ou alors une ligne dure qui consisterait à profiter de sa position de force pour ­tenter d’éradiquer les Frères musulmans.» L’avènement de la démocratie en Egypte est désormais suspendu aux visées du général Al-Sissi.