Des milliers de personnes étaient rassemblées lundi sur la place de la Libération, épicentre de la révolte dans le centre du Caire. Les manifestants comptaient sur le bouche-à-oreille pour diffuser leurs appels, Internet restant bloqué et le service de messagerie mobile perturbé. Les violentes protestations qui se déroulent depuis six jours en Egypte ont déjà fait plus de 125 morts.

«Laissez le gouvernement tranquille, fichez la paix au ministre de l’Intérieur et ne réclamez pas sa démission. Frères en colère contre le gouvernement d’Ahmed Nazif, contre le ministre de l’Intérieur et tous leurs sbires, calmez-vous un peu et dirigez vos attaques contre le seul et vrai responsable qui siège au palais présidentiel.» Ainsi débute un tout récent article du rédacteur en chef du site égyptien d’opposition Al-Dustour contre la mainmise du leader égyptien sur tous les rouages du pays, indique Courrier international, qui résume la problématique le plus simplement du monde: «Il est temps que Moubarak dégage.» Mais il fustige aussi la mollesse historique des contre-pouvoirs en Egypte: il «aurait pu être un meilleur chef de l’Etat s’il avait été confronté à une opposition qui, au lieu de le flatter et louer ses vertus, avait fait son travail d’opposition». Ce «Moubarak dégage!» est aussi le titre de Libération et de L’Humanité, constate France Info. «Dégage», le cri de la rue arabe au Caire, en français… Le «dégage» tunisien, devenu le mot d’ordre arabe de la contestation…»

Les jours des tyrans semblent «comptés au Proche-Orient et c’est aussi un message pour les pays occidentaux qui ont soutenu» ces régimes autoritaires, dénonce le quotidien libéral-conservateur danois Jyllands-Posten, cité par Eurotopics: «Les Etats-Unis et l’Europe ont trop longtemps cru que la seule alternative à ces dirigeants souvent corrompus et violents serait le terrorisme islamiste, car l’islam est la seule opposition organisée contre les régimes dans cette partie du monde. Mais il n’y a aucune raison de croire que les jeunes activistes remettront le pouvoir à des fanatiques politiques et religieux. Ils veulent une existence digne et pacifique, de bons emplois et une société dépourvue de corruption.» L’Occident doit donc «absolument revenir à ses valeurs libérales», estime dans la foulée le quotidien estonien Eesti Päevaleht, car Moubarak «est considéré comme un allié et cela explique pourquoi il n’est pas tombé en disgrâce auprès de l’Occident malgré ses méthodes autoritaires».

«Il est possible de renverser un régime autocrate», estime le Diário de notícias. La population le veut, ce changement, mais elle proteste surtout, maintenant, «contre les inégalités et l’augmentation du coût de la vie». Et c’est important, car l’Egypte était tout de même «un modèle pour la région». Elle y est une alliée fidèle des Etats-Unis, rappellent la Tribune de Genève et 24 heures, «elle contrôle le canal de Suez; jouit d’un rayonnement culturel et politique inégalé dans le monde arabe; et ,enfin, est, avec la Jordanie, le seul pays arabe à avoir signé un accord de paix (même froide) avec Israël.» C’est ainsi qu’elle «joue un rôle clé au Proche-Orient. Et que la révolution en devenir dans ses rues pourrait bouleverser les équilibres régionaux, voire mondiaux.» D’autant que «les révolutions égyptienne et tunisienne semblent être différentes mais elles ont la même origine: la pauvreté et l’absence de démocratie», poursuit le quotidien portugais. Ce qui fait peindre le scénario du pire à De Volkskrant, pour lequel «le danger islamiste» est bien réel en Egypte. Et de risquer la comparaison avec la révolution iranienne, vu la composante «Frères musulmans».

Cette opposition «est certes illégale», mais elle «représente une force occulte redoutée». Un soulèvement des Frères «pourrait prendre la même tournure qu’en Iran il y a plus de trente ans», prévient le quotidien néerlandais: c’est alors «l’ayatollah Khomeiny qui disposait des meilleurs atouts» après le régime du shah. Pourtant, aux yeux du journal slovène Dnevnik, le schéma est «simpliste, avec les régimes dictatoriaux d’un côté et les fractions armées des partis politiques islamistes de l’autre». Blogueurs et autres messagers numériques de la base populaire armée de simples téléphones portables ont montré qu’«entre ces deux forces qui se sont mutuellement neutralisées à grand renfort de chars et d’attentats suicides s’est développée une société avec un tout nouveau visage».

Le correspondant du quotidien britannique The Independent au Moyen-Orient n’est pas d’un avis très différent, qui, relayé par Presseurop, note que les Américains et l’UE suggèrent au régime en place d’écouter le peuple. La cheffe de la diplomatie européenne, Catherine Ashton (lire en page 11), a d’ailleurs appelé lundi le régime en place à engager «immédiatement» un dialogue avec l’opposition. «Mais qui sont ces gens, et qui sont leurs leaders? questionne-t-il. Ce n’est pas une révolte islamique – même si elle peut le devenir – mais juste une masse d’Egyptiens exacerbés par des décennies d’échecs et d’humiliations.»

«Face à la colère populaire, toute solution de continuité a perdu beaucoup de sa crédibilité», lance Le Figaro. Et «les tyrans sont plus faibles qu’on le pensait», dit l’écrivain, journaliste et chercheur égyptien Fahmi Howeïdi à El Watan, dans un entretien roboratif. «Il travaille sur les questions islamiques. Et il est connu pour ses articles critiques sur les dirigeants arabes et sur les politiques menées dans les pays arabes, y compris en Egypte.» Il avait d’ailleurs été choisi parmi les quelques journalistes qui avaient interviewé Barack Obama après son fameux discours du Caire adressé au monde musulman en juin 2009.