A 35 km au nord de Buenos Aires, une piste de terre mène à Punta Canal, dans le district de Tigre, nouveau haut lieu de la résistance amérindienne en Argentine. Au loin, se dressent les silhouettes grises des onze quartiers ultra-sécurisés déjà construits par Eidico, le géant national de l’immobilier. Un bastion pour les classes riches appelé à s’étendre encore, si un mouvement de contestation n’était pas venu freiner l’appétit des promoteurs: leurs plans menacent un site sacré pour les Amérindiens, où reposent des artefacts millénaires du peuple querandi.

Des objets émergent

Depuis 2009, des militants barrent la route des bulldozers. Isolée au départ, la trentaine d’activistes est soutenue par le Prix Nobel de la paix, Adolfo Pérez Esquivel, des associations écologistes, des voisins, des universitaires, des députés. «C’est le premier conflit d’envergure autour d’un gisement archéologique indigène situé dans la province de Buenos Aires, martèle Valentin, pilier du groupe. Pour beaucoup d’Argentins, l’histoire de la région commence avec les colons espagnols. Or, nous voulons récupérer notre véritable histoire, celle des premiers habitants de la province.»

Sur une rive, les militants ont érigé un campement fait de bric et de broc, au bord du canal élargi par Eidico pour les loisirs nautiques de ses résidents aisés. Sur l’autre berge, des habitations modernes et luxueuses. Un garde veille devant le quartier attenant de Santa Catalina, édifié sur un cimetière indigène où les militants demandent qu’on replace les restes d’un squelette exposé dans un musée de Buenos Aires. Contactée à plusieurs reprises, la société Eidico n’a pas pu être jointe. «Ses responsables ne répondent plus aux journalistes depuis la médiatisation de l’affaire il y a plus d’un an», remarque Pablo, un militant.

Des fouilles financées par la firme avaient permis la découverte, en 2008, de milliers d’os d’animaux et de fragments de poterie sur seulement 15 m2! «Les archéologues ont conclu que le site était épuisé et que l’on pouvait disposer du terrain», se réjouissait à l’époque Jorge O’Reilly, le directeur d’Eidico. Mais «des objets anciens émergent partout sur le rivage du canal», remarquent les militants. Visibles à l’œil nu, des morceaux de céramique constellent en effet la surface boueuse de la berge. Ces constructions se sont également faites au mépris de l’écosystème de ce canal très fréquenté par les petits pêcheurs et les riverains. Dès les premiers coups de pioche, la faune qui nourrissait les plus pauvres «a pratiquement disparu», regrette l’un d’eux, José Burgos.

Le mouvement a tout de même marqué des points, au prix de trois ans de lutte: manifestations médiatisées dans la capitale, célébrations amérindiennes interrompues par la police, pressions de l’entreprise, reconstruction du camp mis à sac en 2011 et même des menaces de mort, selon les manifestants. Peu à peu, les institutions sollicitées, parmi lesquelles le sénat provincial et le médiateur de la République, pèsent en faveur des militants. Mais l’Etat, seul à pouvoir débloquer la situation, reste muet.

Pas de volonté politique

Au nord de Buenos Aires, les quartiers privés pullulent et menacent d’autres terres sacrées. Comme Eidico, nombre de promoteurs ont profité du boom du secteur en acquérant à prix modique des terres inondables du delta du Parana. De son côté, Fernando Quiroga, coordinateur de l’Observatoire des droits humains et des peuples indigènes, déplore «le manque de volonté politique des autorités provinciales» pour faire respecter les droits des Amérindiens. Pablo, les yeux sombres, promet: «Si nous gagnons le combat ici, nous réclamerons la préservation des autres sites archéologiques menacés dans la province.»