Des fonds contre

l’extrémisme

La lutte contre le terrorisme ne se joue pas seulement sur le front militaire. Le nouveau Fonds contre l’extrémisme violent (GCERF) est né de cette conviction, largement partagée, y compris par les Etats-Unis. La Suisse soutient aussi cette nouvelle initiative. Son directeur, le professeur Khalid Koser, explique la démarche et les ambitions du fonds

Les locaux non loin de la place des Nations et les meubles offerts par la Suisse sont flambant neuf. Le Fonds destiné à la lutte contre l’extrémisme violent (GCERF, selon son acronyme anglais) n’existe formellement que depuis quelques semaines. A l’Assemblée générale de l’ONU, à New York, le président de Confédération Didier Burkhalter a annoncé que la Suisse y contribuerait à hauteur de 4,7 millions de francs ces quatre prochaines années. Histoire aussi d’ancrer définitivement le nouveau fonds à Genève. Rencontre avec le directeur du GCERF, le professeur anglo-pakistanais Khalid Koser, également associé au Centre de politique de sécurité de Genève.

Le Temps: Combien d’argent avez-vous déjà récolté?

Khalid Koser: Nous avons déjà des promesses pour un montant total de 20 millions de francs de la part de la Suisse, des Etats-Unis, du Qatar ou de l’Union européenne. A terme, nous espérons rassembler 200 millions de francs. La Norvège est sur le point de s’engager. D’autres pays vont prochainement franchir le pas. Une majorité d’Etats reconnaissent que le terrorisme ne pourra être vaincu uniquement par des moyens sécuritaires et militaires. Par le passé, certains ont eu la main trop lourde. Il faut aussi fournir des alternatives aux personnes susceptibles de basculer dans l’extrémisme.

– Quelles sont les prochaines étapes?

– Nous aurons notre première réunion du conseil d’administration en novembre, où vont siéger les pays donateurs mais aussi ceux qui bénéficieront des financements ainsi que des ONG, des fondations et le secteur privé. Cinq pays pilotes se sont désignés: le Bangladesh, le Mali, le Maroc, le Nigeria et le Pakistan. J’espère que nous pourrons y financer nos premiers projets à la fin de l’année prochaine. Je veux aller le plus vite possible pour que le fonds démontre rapidement son utilité.

– Le fonds ne mentionne pas spécifiquement le terrorisme. Un choix délibéré?

– Le terrorisme est l’extrémité ultime. Nous voulons agir en amont et empêcher que des gens soient embrigadés dans des groupes radicaux. Nous entendons fournir des moyens aux communautés locales pour qu’elles résistent aux tendances extrémistes. Il existe déjà quantité d’initiatives formidables sur le terrain et beaucoup de gens ou de fondations qui seraient prêts à les financer. Mais il n’y avait encore aucune organisation pour faire le lien entre les deux.

– L’extrémisme islamique est en ce moment le plus menaçant. Est-ce aussi votre avis?

– Je suis moi-même musulman mais je ferai en sorte que le fonds ne soit pas uniquement focalisé sur l’extrémisme islamique. Dans l’esprit du public et des médias, il s’agit du plus grand danger, mais il y a des extrémistes qui se réclament d’autres ou d’aucune religion. Pensez à l’extrême droite européenne. Elle s’en prend aux immigrés ou aux requérants d’asile non pas au nom de la foi mais pour des raisons politiques.

– Pourtant les cinq Etats pilotes sont tous des pays musulmans.

– C’est vrai. La plupart des défis liés à l’extrémisme dans ces pays ont à voir avec l’islam. Mais nous prévoyons d’étendre nos activités dans les Balkans, ainsi qu’en Asie centrale et du Sud-Est, où d’autres extrémismes sont à l’œuvre. Nous ne financerons pas de projet sans le consentement des pays concernés, ce serait contre-productif.

– N’envisagez-vous pas de vous passer de ce consentement?

– Non. Mon travail en tant que directeur est d’identifier les Etats où existent des besoins, puis de convaincre les gouvernements. Voilà pourquoi j’espère que le financement des premiers projets motivera non seulement les donateurs à nous rejoindre mais aussi d’autres pays récipiendaires.

– Le fonds a été plutôt imaginé pour lutter contre Al-Qaida, mais l’organisation d’Oussama ben Laden a, depuis, été supplantée par l’Etat islamique.

– Il faudra que le fonds soit flexible et puisse s’adapter aux nouvelles situations. Nous allons commencer à travailler avec les cinq pays pilotes. Mais si l’Irak ou la Syrie en expriment le besoin, nous devrons pouvoir y répondre. Peut-être avec une approbation plus rapide pour les projets les plus urgents.

– Avec cette nouvelle guerre contre l’Etat islamique, ne craignez-vous pas le retour au tout sécuritaire?

– Je suis optimiste sur le fait que la communauté internationale a tiré les leçons de la guerre contre le terrorisme. Nécessaires, les actions militaires et policières ne sont pas suffisantes. Les solutions à court terme doivent être combinées avec des réponses à long terme. Il y a un large consensus là-dessus aux Etats-Unis et en Europe. Nous allons investir dans la jeunesse afin qu’elle ne tombe pas dans le terrorisme. Le fonds ne parviendra pas à vaincre l’Etat islamique mais il doit pouvoir aider les communautés vulnérables à résister à ses sirènes.

– N’est-il pas ironique de voir le Qatar parmi vos donateurs alors qu’il a notoirement soutenu les groupes les plus radicaux combattant en Syrie?

– J’essaie de dépolitiser les choses pour travailler avec tous les pays qui soutiennent notre démarche. Nous mettrons des garde-fous pour qu’aucun Etat ne puisse influencer le fonds. Au sein de notre conseil d’administration, les Etats-Unis n’auront pas plus d’influence que les treize autres membres. Cinq sièges seront pour les Etats donateurs, cinq pour les pays bénéficiaires et quatre pour les ONG et fondations.

– L’extrémisme et le terrorisme se nourrissent souvent de conflits non résolus, comme celui entre Israël et la Palestine. Pensez-vous être actifs sur ce front-là ou au contraire l’éviter autant que possible?

– Tout dépendra de la volonté des donateurs et de la société civile sur place. Il y a assurément des organisations palestiniennes qui font un très bon travail. Si la Palestine n’est pas sur notre liste, c’est que nous n’avons pas encore entamé de dialogue avec ses autorités. Aucune question ne devra être évitée pour des motifs politiques.

– Envisagez-vous de financer des projets en Europe, d’où partent de très nombreux djihadistes?

– Je n’imagine pas un tel engagement dans un premier temps. Car les défis les plus pressants se trouvent dans les pays pauvres. La situation dans le nord du Nigeria est bien plus préoccupante qu’en banlieue parisienne. Il y a une autre raison à cela. Nous ne voulons pas nous substituer à des gouvernements qui ont les moyens de soutenir des initiatives locales pour contrer l’extrémisme.

– Quel genre d’initiatives pensez-vous soutenir?

– Au printemps prochain, nous lancerons un appel à projets et nous examinerons toutes les candidatures. Nous n’avons pas de présupposés et nous ne demandons qu’à être surpris par des projets innovants. Mais j’imagine qu’il y aura des projets dans l’éducation, le droit des femmes ou les médias, pour contrer la propagande extrémiste. Nous fournirons aux groupes choisis une assistance technique, comme dans n’importe quel projet de développement, mais avec le but d’améliorer la sécurité globale.

«Je suis moi-même musulman, mais je ferai en sorte que le fonds ne soit pas uniquement focalisé sur l’extrémisme islamique»