La Suisse, pays rêvé de la droite nationaliste européenne? A lire les compliments, adressés dans Le Temps par Eric Zemmour, au modèle helvétique de démocratie directe, accompagnés par sa promesse de «redonner la parole au peuple souverain», le constat tient de l’évidence. Pour les ténors de ce camp politique, arc-boutés partout en Europe sur l’idée de la résistance identitaire à ces prétendus maux nommés européisme, élitisme aveugle, immigration de masse ou mondialisation – inévitablement porteuse, selon eux, des vents mauvais de la cancel culture importée des Etats-Unis –, les valeurs suisses finissent par apparaître comme un rempart ultime. Puisque ce petit pays situé au cœur du continent européen a prétendument su résister à toutes ces suicidaires dérives, son système mérite tous les éloges…

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Le problème est que cette présentation de la Confédération est tronquée et plus que discutable. Doit-on par exemple rappeler à ces pourfendeurs de la liberté de circulation que les Suisses ont, par référendum en 2008, entériné l’entrée de leur pays dans l’espace Schengen sans être pour autant membre de l’Union européenne? Doit-on aussi rappeler à ces ténors de la droite dure européenne, partisans d’un pouvoir fort et centralisé et habitués dans leur pays à exploiter les rancœurs nationales, la liste des autres caractéristiques helvétiques: une neutralité synonyme de pacifisme et de dialogue avec toutes les parties, une décentralisation maximale des décisions au niveau cantonal, un Conseil fédéral bien plus sous-dimensionné que la plupart des gouvernements européens, une économie libérale, le tout verrouillé par un attachement très majoritaire à la stabilité des institutions?

Doit-on enfin redire la mobilisation que suscitent à chaque votation les initiatives xénophobes et outrancières de l’UDC, et la paralysie dommageable que le chantage et la surenchère de ce parti ont engendrée sur plusieurs dossiers, à commencer par celui des relations avec l’UE? Le complexe «modèle» suisse est un indéniable succès. Mais il est à géométrie variable. Et il mérite bien mieux que des caricatures.