Pour un opposant voulant prendre la tête d’un éventuel gouvernement de transition, il est venu bien tard. Mohamed ElBaradei n’est arrivé que jeudi soir tard au Caire alors que l’Egypte vivait déjà depuis plusieurs jours au rythme des manifestations. D’ailleurs, il y avait peu de monde pour accueillir à l’aéroport celui qui fait figure d’opposant numéro un.

Son retour tardif a déçu nombre de ses partisans. «C’est un moment critique dans l’histoire de l’Egypte et je suis venu pour y participer avec le peuple égyptien. Je suis ici pour continuer à organiser le processus du changement de manière pacifique. J’espère que le régime va faire de même et cesser d’utiliser la violence, d’emprisonner les gens et de les torturer», avait-il déclaré.

En réalité, l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), et à ce titre consacré par le Prix Nobel de la paix en 2005, est un homme assez seul. Les intellectuels et les petits mouvements d’opposition, regroupés dans l’Association nationale pour le changement, qui se réclament de lui, ne se font guère d’illusion. Paradoxe: ce sont peu ou prou les mêmes, blogueurs, fanas d’Internet et de nouveaux médias, qui ont organisé le mouvement dit du 6 avril qui, après la révolte tunisienne, a fait descendre des milliers d’Egyptiens du site Facebook aux artères du Caire. Mais ce succès n’en a pas rendu pour autant ElBaradei populaire. La greffe de ce diplomate discret de 68 ans, laïc et libéral, avec la rue semble difficile.

A la tête de l’AIEA il avait pourtant su tenir tête aux Américains, à l’époque de George W. Bush, sur le dossier des armes de destruction massive irakiennes, ce qui a constitué pour lui une plus-value indéniable dans le monde arabe, de même que sur le dossier nucléaire iranien. Et, depuis son retour dans son pays, en février 2010, après une vingtaine d’années à l’étranger, il s’est dit désireux d’apporter la démocratie et l’alternance. Des milliers d’Egyptiens l’avaient alors accueilli comme un héros aux cris de «ElBaradei président».

Contacts avec les Frères musulmans

Depuis son retour, le Nobel de la paix s’employait à demander l’organisation d’une élection présidentielle libre, sous supervision internationale. Il insistait sur une modification de la Constitution qui interdit à de nombreux candidats de se présenter. On le voyait aussi, lui, le laïc, se montrer en public aux prières du vendredi de la mosquée Al-Azhar.

Ses discussions avec les Frères musulmans, en vue d’une alliance, avaient inquiété le régime de Moubarak et surpris les capitales occidentales. Elles ne semblent pas avoir été poussées très loin. Il les avait justifiées en indiquant qu’on ne pouvait ignorer la première force politique du pays. «Je crois les avoir convaincus de s’engager pour la justice sociale, la démocratie, un Etat laïc», assurait-il, assez naïvement.

En décembre, il avait vu son crédit renforcé en boycottant les législatives truquées mais, au lieu de défier ouvertement le régime, il avait refusé de participer à la présidentielle de septembre à moins de changements constitutionnels, décevant ses partisans – sa candidature était encouragée par 250 000 supporters sur Internet. Si cet homme irréprochable n’a pas obtenu une franche adhésion de la population, c’est peut-être parce qu’il apparaît comme loin des Egyptiens, passant trop de temps à l’étranger, donnant des conférences, des cours dans les universités, passant parfois plusieurs mois d’affilée dans sa maison du Gers. Et que les médias nationaux, sous la coupe du régime, ne lui permettent pas de s’exprimer.

Vendredi, ElBaradei a sans doute accru sa popularité en rejoignant une manifestation pacifique après avoir participé à la prière dans une mosquée du Caire. Peu après, il aurait été assigné à résidence surveillée. Peut-il apparaître comme un recours? «Le problème, c’est que les Egyptiens sont habitués depuis trop longtemps à un pharaon», souligne un analyste de la région.