«Cher Mohamed,

Il y a exactement un an, tu embrasais ton corps imbibé de liquide inflammable devant le siège du gouverneur de Sidi Bouzid, cette bourgade agricole et enclavée du cœur de la Tunisie. Le feu a mis plus de deux semaines à te consumer, jusqu’à ton dernier souffle, le 4 janvier 2011. Tu avais 26 ans. «Ni héros ni pauvre type, mais un être de désespoir, révolté contre sa dignité bafouée», dit de toi un économiste en vue de Tunis. Ce 17 décembre 2010, tu as capitulé: toute une vie de vendeur ambulant de fruits et légumes, harcelé par l’autorité, rongé par l’angoisse d’assurer la subsistance de ta famille au quotidien, ne suffirait pas à éclaircir un horizon promis à la désolation.

»Où que tu vagabondes aujourd’hui, enfer, paradis ou néant, soupçonnes-tu seulement combien ta mort, elle, a tout changé? La Tunisie s’est métamorphosée. Balayé par un torrent de frustration, liquidé par une boulimie irrépressible de liberté, Zine el-Abidine Ben Ali et sa harpie Leïla moisissent depuis le 14 janvier dans leur exil saoudien. Un nouveau chef d’Etat vient d’être élu à la tête de la Tunisie, «la première république arabe libre», comme il la désigne lui-même. Moncef Marzouki, homme de gauche et militant des droits de l’homme, était un opposant de longue date à «Zaba». Mardi, il a nommé Hamadi Jebali, le secrétaire général d’Ennahda, à la tête d’un gouvernement dont la mission prioritaire sera de parachever la mue démocratique du pays jusqu’à l’adoption de sa nouvelle Constitution, d’ici un an. Un islamiste, premier ministre! Comme ses compagnons de conviction, Hamadi Jebali a enduré l’enfer sous le règne du raïs, emprisonné 16 années, dont 10 à l’isolement. Le potentat déchu, le voilà porté au pouvoir par la victoire, à la loyale, de son parti lors de l’élection de l’Assemblée constituante, le 23 octobre dernier, la première à s’être déroulée librement en Tunisie. «Si quelqu’un avait prédit une telle évolution du paysage politique dans le monde arabe, en seulement une année, on l’aurait accusé de science-fiction», relève aujourd’hui Luis Martinez, un connaisseur affûté de cette région.

»Cher Mohamed,

La flamme que tu as allumée, il y a un an, a été l’amorce de ce «big bang politique», et ton suicide le «révélateur de l’archaïsme du régime politique tunisien au regard de la transformation de la société. Tout d’un coup, il n’était plus possible d’admettre que les gens soient traités de manière aussi arbitraire et violente», poursuit le chercheur de Sciences Po. Quand il pense à toi, l’essayiste français Akram Belkaïd*, Tunisien par sa mère, dit ressentir une peine infinie autant qu’une profonde admiration: «Il a engendré ce qu’aucun intellectuel ou journaliste n’aurait été capable de penser.» Ton suicide a réveillé la conscience des peuples arabes; ils ont découvert que dans l’union pacifique, sur la place Tahrir au Caire, celle de la Perle à Bahreïn, ou de l’Université à Sanaa, ils avaient la force d’ébranler des régimes aussi durs que le granit. «Ces peuples qui ont longtemps vécu dans la peur, ont repris confiance en eux. Personne ne peut plus contester leur «droit aux droits». C’est irréversible», ajoute Akram Belkaïd. «Dans la tête des citoyens ordinaires, la page des dictatures arabes, installées depuis les années 1950 et fondées sur le pouvoir d’une personne, de sa famille ou des militaires, est tournée», précise Vincent Geisser, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient.

»Cher Mohamed,

Oui, depuis ton immolation par le feu, la peur a changé de camp. «Aujourd’hui, ce ne sont plus les Syriens qui ont peur, c’est Bachar el-Assad», illustre Vincent Geisser. Car, vois-tu, après la Tunisie, il n’a pas fallu plus de quelques semaines à l’ardeur contestataire pour se diffuser dans tous les sens, d’abord à l’Egypte, puis au Yémen, au royaume de Bahreïn, à la Jordanie, à la Libye, à la Syrie et même au Maroc. «Des Mohamed Bouazizi, il s’en compte des millions dans le monde arabe, qui partagent au quotidien les mêmes conditions de précarité économique et sociale», rappelle Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, à Genève.

»Cher Mohamed,

S’il a soufflé l’espoir de la liberté et de la dignité, ton geste a aussi «ouvert une boîte de Pandore» en précipitant la rive sud de la Méditerranée «dans une zone de turbulences qui vont durer», assure le chercheur. Le Printemps des peuples européens, en 1848, n’a-t-il pas mis des années, voire des décennies, à porter ses fruits? «Nous sommes dorénavant sortis de la vision romantique de la révolution spontanée», note Vincent Geisser. Place au processus, aussi délicat qu’incertain, des transitions politiques. En ses débuts, le Printemps arabe qui se propageait à la vitesse de l’éclair est apparu monolithique; puis il s’est morcelé en une multiplicité de situations, dictées par les dynamiques propres à chaque pays. Et par la manière dont les potentats ont tenté d’étouffer ses bourgeons. En Tunisie, si beaucoup reste à faire, dans le contexte périlleux d’une crise économique majeure, la transition politique paraît mieux lancée qu’ailleurs. Elle s’y déroule de manière relativement ordonnée et pacifique, parce que le décor «démocratique» de carton-pâte que Ben Ali avait pris soin de ménager, n’étouffait pas totalement les institutions. Et il n’est pas parvenu à briser les hommes: «La Tunisie a la chance exceptionnelle d’avoir un personnel politique à la hauteur des enjeux», relève Akram Belkaïd. Au Maroc, le roi Mohammed VI a finement manœuvré pour couper l’herbe sous les pieds des contestataires, en offrant à ses concitoyens une Constitution neuve bien que peu innovante, et en organisant des législatives anticipées.

»Le Yéménite Ali Abdallah Saleh a joué sur les deux tableaux: les engagements dilatoires et le déluge de feu. Sous la contrainte de ses voisins régionaux, il a fini par s’engager à abdiquer, en février prochain. En Libye, en revanche, ni discours conciliant, ni promesses tarabiscotées. Dès la première manifestation à Benghazi, Mouammar Kadhafi a rappelé la règle, élémentaire et barbare: un frondeur, en Libye, est un «rat» à anéantir. Le danger de mort imminente qu’il a fait peser sur ses concitoyens a poussé le Conseil de sécurité de l’ONU à accomplir, lui aussi, une petite révolution, en endossant une responsabilité jamais assumée: celle de protéger les civils. Produit d’une diligence sans précédent de la machine onusienne, le 17 mars dernier, la résolution 1973 a été votée, prélude de l’intervention militaire coalisée en Libye. Le potentat aux imprécations meurtrières a fini par payer au prix fort son obstination: le 20 octobre, il est mort assassiné, avec autant de cruauté qu’il avait régné. L’Egyptien Hosni Moubarak s’est lui aussi écroulé de haut, après trois décennies d’omnipotence, en s’échappant le 11 février à Charm el-Cheikh: perclus de maladie, il est le premier, et à ce jour le seul, chef d’Etat arabe à répondre en personne de ses responsabilités de potentat avide et brutal à la barre. Mais son régime a-t-il vraiment chuté? L’armée est toujours là, elle régente avec son maréchal, comme au temps d’hier.

»Cher Mohamed,

Tu trouveras, toi aussi, qu’il y a de quoi s’impatienter. Bachar el-Assad n’a pas encore été déboulonné. Question de semaines ou de mois? Depuis février, les manifestants syriens affrontent son régime avec l’énergie du désespoir, et à mains nues. Ils tombent, chaque jour, par dizaines. Navi Pillay, la haut-commissaire aux Droits de l’homme de l’ONU, évoque des «crimes contre l’humanité». Mais le Conseil de sécurité tiraillé tergiverse: à ce jour, il ne lui a pas semblé que les civils syriens méritaient, autant que leurs lointains voisins libyens, d’être protégés. Le sang continue de couler.

»Cher Mohamed,

De notre côté de la Méditerranée, certains trépignent, qui évoquent déjà «l’hiver islamiste» après le Printemps arabe. Dans les urnes, en Tunisie, au Maroc et en Egypte, les islamistes ont raflé la mise. Leur conservatisme trancherait avec la soif de changement sans idéologie qui aiguillonnait les manifestants. Comme un retour en arrière. Si l’on y songe, leur succès n’est guère étonnant. «Eux seuls disposaient de la logistique des associations caritatives, des mosquées comme réseau de propagande, d’un projet de société structuré», recense Akram Belkaïd. Leur discours préélectoral s’est révélé tempéré et tolérant. Ne penses-tu pas que nous devrions leur accorder le bénéfice du doute, et juger sur pièce leur exercice d’un pouvoir porteur de changement? Car, affirme Hasni Abidi, «chacun sait dans ces pays que l’Islam n’est pas la solution. Ce que les gens veulent, c’est du travail et vivre dans le respect».

»Très cher Mohamed,

Il est impossible de compter tous les textes et les poèmes inspirés par ton désespoir intrépide, les places rebaptisées à ton nom, ni les revues et les pancartes où cette unique photo de toi a été imprimée. On t’y voit le cheveu ras, en blouson gris-bleu, la mine à jamais réjouie. Tu n’es pas unique au panthéon des courageux de la révolution arabe. D’après le Conseil national de transition libyen (CNT), la chute du régime Kadhafi aurait coûté jusqu’à 50 000 vies. L’ONU estime qu’au moins 5000 personnes ont déjà passé par les armes de Bachar el-Assad. Nul ne sait combien de centaines de manifestants ont été fauchés par les forces fidèles à Ali Adballah Saleh. En Egypte, 890 à 2000 personnes ont donné leur vie pour la révolution; dans ton pays, en Tunisie, une commission d’enquête a recensé 243 martyrs. Mais tu es le seul à pouvoir te prévaloir d’avoir fait chanceler quatre dictateurs: Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et Saleh. Pour toujours, ton patronyme a acquis la force d’un symbole, celui de la nouvelle conscience arabe.»

*Etre arabe aujourd’hui, Carnets nord, 2011