Le Forum de Davos s'est offert trois modes d'ouverture pour sa 34e édition, plaçant ses inaugurations sur trois niveaux: politique, officiel, émotionnel. Pour les formes, c'est le président de la Confédération qui a, comme le veut la tradition, ouvert officiellement le Forum. Dans un bon anglais, Joseph Deiss a profité du thème de cette édition, «partenariat, sécurité, prospérité», pour rappeler l'importance de l'OMC et l'initiative qu'il a prise de réunir 20 ministres autour de ses bons offices dans la station grisonne, demain, pour contribuer à la relance du processus des négociations gelées à Cancun.

C'est à une tout autre altitude que le président iranien a abordé le même thème. Mohammad Khatami ne s'est pas exprimé directement aux forces contraires qu'il affronte, à l'intérieur avec les conservateurs qui lui disputent son pouvoir, à l'extérieur avec les Etats-Unis qui vont ranger l'Iran dans «l'Axe du Mal». Mais les allusions étaient claires en direction des uns comme des autres. Mohammad Khatami a utilisé l'histoire, la théologie et la philosophie pour mettre en valeur un principe clé, le dialogue, sans lequel il n'est pas de sécurité ni de prospérité. Il évoque ce que la découverte du Nouveau Monde a apporté à l'Occident: «Grâce à cet événement, les Européens se sont donné la main pour une nouvelle relation mutuelle. Ce souffle de vie dans la civilisation occidentale a produit le Siècle des Lumières. C'est ainsi que le philosophe Hegel a pu parler du Nouveau Monde comme du pays des possibilités illimitées.»

C'est un même esprit de partenariat que le monde réclame aujourd'hui, estime le leader iranien. Et cet esprit suppose quelques principes, «ne jamais faire sentir à son interlocuteur sa propre supériorité», par exemple. Poursuivant ses allusions à la politique américaine, Mohammad Khatami ajoute: «Nous n'avons pas besoin d'intimidation.» La démocratie, poursuit-il, est née en Europe d'un long processus. «Plutôt que d'établir des règles bizarres et impératives au nom du village mondial, le dialogue montre que la démocratie ne peut être imposée comme un produit d'exportation préemballé.»

A fins intérieures, le leader iranien a évoqué la lutte contre la pauvreté et l'impératif de justice sociale comme préalables indispensables à l'établissement de la justice religieuse…

L'événement politique que constituait la simple présence du président réformateur devant cet auditoire de «global leaders» a pourtant été dépassé à l'applaudimètre par la prestation de Bill Clinton. Deux «standing ovations» ont accueilli puis salué le discours de l'ancien président des Etats-Unis, rétabli dans une popularité qu'il avait largement perdue auprès des mêmes cercles à la fin de son dernier mandat.

A peine descendu de l'avion qui l'amenait d'Arabie saoudite et visiblement épuisé, Bill Clinton a pourtant longuement parlé, appelant les «leaders mondiaux» à inventer de nouveaux instruments d'organisation de notre monde global. «Il y a beaucoup de gens formidables qui s'attaquent au problème de la globalisation, mais nous n'avons pas les systèmes dont le monde a besoin pour y répondre de manière articulée.»

Bill Clinton a reconnu la pertinence de beaucoup des critiques exprimées au Forum social de Bombay, mais il n'y a pas, dit-il, de marche arrière vers «les beaux jours d'autrefois qui n'ont d'ailleurs jamais existé». Notre monde est sorti de l'isolement pour vivre aujourd'hui en interdépendance, et il fait chemin vers l'aboutissement logique de cette dynamique: l'intégration. Mais nous devons, dit-il, systématiser les efforts encore dispersés en faveur de son amélioration, qu'il s'agisse de la lutte contre les maladies qui ravagent les pays les plus pauvres, de la promotion du micro-crédit, du soutien aux politiciens qui se battent pour la démocratie. Prenant exemple du nouveau président géorgien, Mikhaïl Saakashvili, présent dans la salle, il a lancé: «Allez-vous simplement lui donner une tape sur l'épaule? Ou allons-nous l'aider d'une manière concertée et systématique, en sorte que toutes les autres anciennes républiques soviétiques auront envie de l'imiter?»