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Le président Ben Salman en avril dernier.
© Handout .

Arabie saoudite

Mohammed ben Salmane, le prince aux deux visages

L'ascension fulgurante de «MBS», de passage ces jours en France, s'accompagne de zones d'ombre et de controverses. Modernisateur pressé, il a déclenché deux crises et une guerre au Proche-Orient en moins de trois ans

Après trois semaines aux Etats-Unis, quelques jours en Europe. Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le trentenaire aux deux visages, l’homme qui a rouvert les cinémas dans le royaume et autorisé les femmes à conduire mais aussi déclenché deux crises et une guerre au Proche-Orient en moins de trois ans, a entamé dimanche une visite officielle en France.

Ce déplacement sur les bords de Seine, son premier en tant que numéro deux de la monarchie, ouvre un nouveau chapitre des relations franco-saoudiennes. Et il promet d’être très long. Son père – le souverain en titre, Salmane ben Abdelaziz – étant âgé de 82 ans, c’est «MBS» comme on le surnomme, qui devrait, à 32 ans, sauf accident de parcours, occuper le trône de Riyad pendant trois, quatre, voire cinq décennies. Un règne dont le prologue est pour l’instant très contrasté, fait de projets visionnaires et de calculs à courte vue.

Personne n’a décelé, lorsqu’il a débarqué sur le devant de la scène politique, dans le sillage de son père, couronné roi en janvier 2015, le bloc d’ambition froide qui l’habitait. Avec son allure un peu gauche, sa réputation d’homme fruste et impulsif, Mohammed ben Salmane, nommé ministre de la Défense, n’était pas pris au sérieux. «C’est un butor», tranchait à cette époque un observateur averti.

Ascension surprise 

L’homme fort de l’ère Salmane, roi à la santé fragile, devait être son neveu, le ministre de l’Intérieur, Mohammed ben Nayef, 55 ans. Un expert en sécurité, doté d’une image de père tranquille, apprécié de l’administration américaine et révéré dans la maison des Saoud pour avoir maté le péril djihadiste dans les années 2000.

Lire aussi l'opinion: Xi et Mohammed ben Salmane: même combat

Les premiers doutes apparaissent deux mois plus tard, au lancement de l’intervention militaire saoudienne contre les milices houthistes du Yémen, perçues à Riyad comme le cheval de Troie de Téhéran, le rival pour la suprématie régionale. Après les années d’immobilisme plaintif qui avaient caractérisé la fin de règne d’Abdallah, prédécesseur de Salmane, le prince Mohammed sonne le tocsin contre l’expansionnisme chiite. Les membres de la famille royale qui s’étonnent qu’autant de pouvoir soit confié à un novice sont priés de se taire.

Au mois d’avril 2015, Salmane consacre l’importance prise par son fils, en le nommant vice-prince héritier, juste derrière Mohammed ben Nayef, élevé à la dignité de dauphin. Il devient deuxième dans l’ordre de succession alors qu’il était inconnu six mois plus tôt.

Un favori sans scrupules

Né en 1985 à Djedda, MBS est le fils de la troisième épouse de Salmane, considérée comme sa favorite. Contrairement à beaucoup de princes de sa génération, partis étudier dans les meilleures universités américaines, il ne détient qu’une licence de droit de l’Université du Roi-Saoud, à Riyad, et parle alors mal l’anglais. Certains de ses frères et demi-frères ont la réputation d’être plus brillants. Mais, mystère des affinités, c’est lui qui décroche le titre de fils préféré.

Depuis qu’il est entré au gouvernement, il s’est repris.(...) Un cabinet de conseil en relations publiques américain a entrepris de corriger son image.

Un homme d’affaires souhaitant rester anonyme

Quand Salmane est nommé ministre de la Défense, en 2011, il devient son conseiller personnel. L’héritier prend ses aises dans cette institution, au grand dam des ministres adjoints, poussés l’un après l’autre à la démission. Dans ses affaires privées, il ne s’embarrasse pas plus de scrupules. «Il avait pour habitude de rafler les terrains qui lui plaisaient, raconte un homme d’affaires arabe, familier de la maison des Saoud. C’était, toutes proportions gardées, un genre d’Oudaï saoudien, ajoute-t-il, en référence à Oudaï Hussein, le fils de Saddam Hussein, mort en 2003, célèbre pour ses accès d’ultra-violence et son train de vie tapageur. Mais depuis qu’il est entré au gouvernement, il s’est repris. Il a rendu les terres. Et un cabinet de conseil en relations publiques américain a entrepris de corriger son image.»

Applaudis par les cols blancs

Au printemps 2016, le jeune ambitieux dévoile sa feuille de route, Vision 2030. Ce vaste plan de réformes ambitionne de rompre la dépendance du royaume à l’or noir – une réponse à l’effondrement du prix du pétrole – et de desserrer l’emprise des religieux sur la société. Les cols blancs et les libéraux applaudissent. Les diplomates étrangers, habitués au ronron des années Abdallah, se frottent les yeux. L’un après l’autre, les ministres technocrates passent sous la tutelle de MBS, notamment Adel al-Jubeir, le ministre des Affaires étrangères. Recroquevillé sur le Ministère de l’intérieur, Mohammed ben Nayef assiste à l’envol inexorable de son cadet. L’exécutif à deux têtes des premiers mois, baptisé les «Mohammedeïn» (les «deux Mohammed» en arabe), se transforme en one man show.

C’est un peu un sauvage, il ne cherche pas à plaire, mais il est très intelligent

Un entrepreneur anonyme 

Au siège de Facebook, en Californie, où il se rend en juin 2016, l’apprenti monarque pose en jeans, un casque de réalité virtuelle sur la tête. Une façon de soigner son aura de modernisateur, en prise avec les aspirations de sa génération. L’un de ses QG est une immense tente climatisée, encombrée d’iPad et d’écrans de télévision, plantée dans la cour royale, à Riyad. C’est là qu’il reçoit ses collaborateurs, jusqu’à une heure avancée de la nuit. Grand et massif, les traits masqués par une grosse barbe noire, souvent vêtu d’un simple thawb (la tunique blanche des Arabes du Golfe) et d’une paire de sandales, le prince laisse alors une impression mitigée à ses visiteurs. «Il a beaucoup de tics, il parle peu, il écoute quelques minutes et il tranche, raconte un consultant étranger. Il est très exigeant, mais on ne sent pas un visionnaire.» «C’est un peu un sauvage, il ne cherche pas à plaire, mais il est très intelligent», objecte un entrepreneur arabe qui a ses entrées à Riyad.

Vision 2030

Son grand œuvre, c’est Vision 2030. Le volet économique vise à en finir avec le mécanisme de la rente pétrolière, qui d’un côté remplit les caisses de l’Etat et finance un système providence très généreux et de l’autre entretient la sclérose du secteur public, décourage l’esprit d’entreprise et peine à résorber le chômage des jeunes, très élevé.

Confronté à une hémorragie budgétaire, du fait d’un baril à 30-40 dollars contre 110 en 2014, MBS tranche: réduction des subventions sur l’eau, l’essence et l’électricité, annulation des bonus accordés aux fonctionnaires, gel des embauches, et introduction de la TVA, le premier impôt de l’histoire du royaume. Parallèlement, le Public Investment Fund (PIF), le bras financier du royaume, longtemps focalisé sur l’investissement local, part à la recherche d’opportunités à l’étranger, notamment dans les nouvelles technologies. «Mohammed ben Salmane a su réagir à la chute des cours du pétrole, observe François-Aïssa Touazi, cofondateur du think tank CapMena et fin connaisseur du royaume. Il a pris un risque politique majeur en touchant au porte-monnaie des Saoudiens. C’est audacieux de sa part.» Quand la grogne enfle sur les réseaux sociaux quelques mois plus tard, il a l’intelligence d’ajuster le tir: il rétablit les primes des fonctionnaires et des soldats et crée un système d’allocations pour les foyers les plus modestes.

Les ambitions transformatrices de MBS touchent aussi à la société, jusque-là pré carré du clergé wahhabite, la doctrine ultra-rigoriste qui a rang de religion d’Etat dans le royaume. Profitant du fait que sa famille a la réputation d’être proche des religieux, le prince met au pas la police des mœurs, la fameuse Mouttawa, en lui ôtant ses pouvoirs de poursuite et d’interpellation, une revendication de longue date des milieux libéraux.

Au motif que le déficit des finances publiques impose de trouver de nouvelles sources de financement, MBS donne son feu vert à la création d’une industrie des loisirs, à rebours là encore du puritanisme wahhabite. En janvier 2017, un groupe de jazz se produit à Riyad devant 3000 personnes: c’est le premier concert d’envergure organisé dans la capitale saoudienne en vingt-cinq ans!

Une révolution pour les femmes du pays

Le tournant survient le 21 juin 2017. Dans un décret royal publié à l’aube, le fils prodigue est promu prince héritier en remplacement de Mohammed ben Nayef, qui est relevé de toutes ses fonctions. L’ex-superflic du royaume fait allégeance à son tombeur devant les caméras de la télévision d’Etat, soucieuse de donner l’apparence d’une transition en bon ordre. Dans les faits, le ministre de l’Intérieur a bataillé toute la nuit contre son éviction, au point que sitôt démis, il est placé en résidence surveillée.

Désormais assuré de monter sur le trône, promu régent de fait tant son père est affaibli, MBS accélère. Durant l’été, le PIF, qui est dirigé par l’un de ses fidèles, annonce la mise en chantier de stations balnéaires haut de gamme sur un archipel d’îlots de la mer Rouge. Censé ouvrir en  2022, cet ensemble écotouristique devrait être doté d’un statut juridique à part, ce qui permettrait aux visiteurs de sexe féminin de s’y baigner en maillot de bain, chose inimaginable dans le reste du pays.

Il a décidé de foncer, il donne l’impression d’être prêt à aller au clash avec les religieux. Même si son plan n’est appliqué qu’à 30 ou 40%, ce sera déjà énorme.

François-Aïssa Touazi, cofondateur du think tank CapMena

En septembre, rupture encore plus radicale avec l’ordre wahhabite, un décret accorde aux femmes le droit de conduire. L’archaïsme le plus emblématique du pays est rayé d’un coup de stylo. MBS «promet une nouvelle Arabie saoudite, décrypte François-Aïssa Touazi. Il a décidé de foncer, il donne l’impression d’être prêt à aller au clash avec les religieux. Même si son plan n’est appliqué qu’à 30 ou 40%, ce sera déjà énorme.»

Un mois plus tard, dans une conférence à Riyad devant le gotha de la finance mondiale, MBS promet de faire pousser dans le nord du désert saoudien une mégalopole futuriste, baptisée Neom, avec robots, énergie propre, espaces verts à perte de vue et… femmes non voilées. «Nous n’allons pas passer trente années de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes, nous allons les détruire maintenant», assène le prince, qui proclame vouloir revenir à un «islam modéré et ouvert au monde».

««MBS» rayonnait d’autorité et de charisme, se remémore un entrepreneur libanais présent ce jour-là dans l’assistance. A un moment, un investisseur japonais à ses côtés a proclamé que Neom serait la deuxième Mecque. Un impair terrible dans un pays comme l’Arabie. Le prince a saisi sa main, lui a dit en anglais de s’excuser et puis il a expliqué à la salle, en arabe, avec un self-control parfait, que ce genre de propos est le prix de l’ouverture.»

Une diplomatie qui s'enfonce dans l'horreur 

En matière diplomatique, le prince fonce aussi, mais avec un succès bien moindre. Son intervention au Yémen s’est enlisée. Les bombardements et le blocus des zones tenues par la rébellion houthiste ont généré une catastrophe humanitaire, «la pire de la planète» selon l’ONG française Acted. Vingt millions de Yéménites ont besoin d’aide alimentaire, 7 millions sont au bord de la famine. Mais hors de question pour le stratège de 32 ans de sonner la retraite, impossible de concéder un échec face sa bête noire iranienne, quand bien même l’implication de Téhéran sur ce champ de bataille est très limitée.

«Il considère que, depuis la guerre d’Irak de 2003, l’Iran n’a cessé d’avancer ses pions dans la région et que l’Arabie saoudite, pendant tout ce temps, a fait office de punching-ball, en encaissant des coups sans en donner», explique Robert Malley, le président d’International Crisis Group, qui durant ses années à la Maison-Blanche, sous Barack Obama, a rencontré le fils Salmane à plusieurs reprises.

Début juin, autre initiative intempestive, l’Arabie saoudite, de concert avec les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte, rompt toute relation diplomatique et économique avec le Qatar. Le petit émirat est placé en quarantaine par ses voisins du Golfe qui l’accusent de collusion avec – encore une fois – l’Iran et les mouvements djihadistes. Le blocus fait long feu, Doha dénichant au bout de quelques semaines des filières de ravitaillement alternatives. Il se retourne même contre ses initiateurs, car la presqu’île, en quête de soutien, en vient à se rapprocher de Téhéran, ravie de semer la discorde parmi les pétromonarchies. Mais, là encore, MBS refuse de faire marche arrière.

Il se fait beaucoup d’ennemis. Un coup d’Etat, et toutes ses réformes pourraient s’effondrer.

Un journaliste souhaitant rester anonyme

Son aveuglement atteint un paroxysme dans l’affaire Hariri à l’automne. En obligeant le premier ministre libanais à démissionner, le prince héritier espère dresser la rue sunnite contre le Hezbollah, le mouvement chiite pro-Téhéran, accusé de faire main basse sur le pays du Cèdre. Mais c’est l’inverse qui se produit. La population libanaise, choquée de l’humiliation infligée à son chef de gouvernement, se retourne contre Riyad. Il faudra deux semaines à l’apprenti sorcier saoudien pour reconnaître son erreur et laisser son captif rentrer à Beyrouth. «Son bilan est beaucoup plus positif en interne qu’en externe», euphémise Robert Malley.

Des ennemis à la pelle 

Il est vrai que sur la scène saoudienne personne ne lui résiste. Au nom de la lutte contre la corruption ou l’extrémisme religieux, l’homme a mis au pas tous ses opposants, réels et potentiels. Le cas d’école étant l’épisode extravagant du Ritz Carlton: 200 VIP – princes, ministres, magnats de la construction et des médias – cloîtrés dans un palace pendant des mois, et obligés, pour recouvrer leur liberté, de céder des milliards de dollars, supposément «mal acquis». Un coup de force unique dans les annales saoudiennes, emblématique du projet à la fois modernisateur et autocratique dont Mohammed ben Salmane est porteur.

«Il aime le risque, c’est indéniable, constate un vétéran de la presse arabe, désireux de rester anonyme. Il met tout le système saoudien en tension, notamment la famille royale, qui est le parti bolchevique de l’Arabie. C’est dangereux, car il se fait beaucoup d’ennemis. Un coup d’Etat, et toutes ses réformes pourraient s’effondrer.»

Pour devenir le grand roi auquel il aspire et marquer son siècle, Mohammed ben Salmane devra tirer les leçons de ses échecs. Mais il devra aussi se méfier des vertiges du succès.

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