Ce jeudi, le roi Mohammed VI célèbre la première décennie de son règne. Dix ans pour un Maroc nouveau qui avait suscité beaucoup d’espoirs. Plusieurs livres sont sortis pour l’occasion, dont celui d’Ali Amar, ancien directeur du Journal hebdomadaire, publication qui eut l’occasion de tester les limites – en fin de compte assez drastiques – de l’ouverture concoctée par le régime. Son ouvrage, Mohammed VI, le grand malentendu, paru chez Calmann-Lévy, ne plaît pas en haut lieu à Rabat et se retrouve donc à l’index. Rencontre avec l’auteur.

Le Temps: Comment vous est venue l’idée – iconoclaste au Maroc! – d’enquêter sur le roi?

Ali Amar: Je crois qu’il était évident pour moi qui ai suivi de près les premiers pas du successeur de Hassan II (ndlr: le père de Mohammed VI) de rendre compte à ma manière de cette époque passionnante où l’arrivée d’un jeune monarque que l’on décrivait moderne devait transformer le Maroc ou tout au moins son régime et l’engager résolument dans un processus démocratique. Mon ambition n’était pas de faire un travail académique mais un livre de journaliste qui relate certains faits comme je les ai vécus. La nouveauté vient du fait que l’ouvrage est rédigé de l’intérieur et c’est une première, un tabou qui tombe.

– «Le grand malentendu», le sous-titre, induit une maldonne: d’aucuns espéraient un roi réformateur, il ne l’est pas, c’est cela?

– L’espoir énorme qu’a suscité la montée sur le trône de Mohammed VI en 1999 n’a pas rempli toutes ses promesses, notamment sur la capacité de la monarchie à se réformer, d’où cette idée de malentendu. Le système s’est régénéré presque à l’identique dans une certaine continuité des archaïsmes qui ont caractérisé le long règne de Hassan II. Nous sommes passés d’une monarchie absolue, répressive, à une «hypermonarchie» qui a ravalé sa façade aux yeux du monde, mais qui demeure arc-boutée sur son principe de sacralité qui empêche toute séparation des pouvoirs et ce faisant toute justice sociale.

– Pourtant, il a fait la Moudawana (Code de la famille révisé à l’avantage de la femme) et l’Instance équité et réconciliation - IER - (qui a permis aux victimes des «années de plomb» de raconter leurs tourments)…

– Il a plutôt accompagné et soutenu ces réformes et c’est loin d’être assez. La réforme de la Moudawana est le résultat d’un processus au long cours qu’il faut d’abord attribuer aux nombreuses féministes qui ont mené un combat courageux et difficile en raison des pesanteurs sociales sur la question de la femme et des contraintes religieuses que le roi lui-même a eu des difficultés à gérer. Le Palais a repris en main le dossier à cause de la défaite des socialistes qui n’ont pas eu le courage politique de mener à terme cette réforme à très forte valeur symbolique. D’ailleurs, la Moudawana demeure encore en deçà des ambitions des progressistes. Sur l’IER, il s’agit plus de marketing que d’avancées notoires. L’essentiel de la vérité n’a pas été fait sur les années de plomb, et la justice n’a pas été rendue aux victimes si ce n’est des réparations matérielles. Les recommandations de l’IER pourtant approuvées par le roi sont restées lettre morte, laissant la possibilité à de nouvelles exactions.

– Comment expliquer la popularité du roi, dans ce pays décrit par vous comme rongé par la corruption et les injustices sociales?

– Il est indéniable que Mohammed VI jouit d’une grande popularité. Son image est en rupture avec celle de son père car son empathie envers les pauvres n’est pas feinte. Elle demeure cependant fondée sur une politique caritative et non sur une redistribution réelle des richesses, malgré des efforts tangibles de développement des infrastructures de base. La corruption demeure un sport national et la prédation économique est plus que jamais au cœur du système politique.

– Les droits de l’homme constituent autant de désillusion, après de gros espoirs…

– C’est ce qu’il faut résolument mettre au passif de ce bilan d’étape de Mohammed VI. Les droits de l’homme sont toujours bafoués, la justice demeure aux ordres et sert souvent d’outil de représailles. La torture n’a pas disparu et l’appareil sécuritaire est toujours sanctuarisé sans contre-pouvoirs politiques. Quant à la liberté de la presse, après une parenthèse où des journaux au ton nouveau avaient repoussé certaines lignes rouges, nous revenons peu à peu à un journalisme de complaisance et de non-dit. Il faut dire que les moyens de faire taire les esprits libres se sont adaptés: on n’emprisonne plus systématiquement les journalistes, mais les amendes colossales, le risque d’interdiction d’exercer ou le boycott économique des journaux ont fini par faire triompher l’autocensure.

– Vous décrivez un roi jaloux de ses prérogatives, qui sont absolues selon la Constitution…

– C’est le point nodal de l’inertie du régime qui se définit comme une «monarchie exécutive», c’est-à-dire au fond «irresponsable» devant ses sujets puisque d’ascendance divine. Tout progrès est de ce fait anéanti par une infantilisation des institutions.

– Peu porté sur la politique, le roi délègue, mais pas aux élus. Qui prend les décisions?

– Sans horizon de réforme du pacte social avec la monarchie, le système continuera de fonctionner par la cooptation de certaines élites et non par la méritocratie et la sanction des urnes. Le cabinet royal a plus de pouvoir que toutes les institutions représentatives cumulées. D’où d’ailleurs la désaffection des Marocains pour les élections.

– Comment votre livre a-t-il été accueilli au Maroc?

– Il y est censuré. La presse qui en a beaucoup parlé a évité dans sa majorité d’en débattre sur le fond et fustigé sa «liberté déconcertante» pour reprendre la une d’un hebdomadaire casablancais. Cela dit, il se vend très bien à l’étranger. Les Marocains sont contraints de le lire sous le manteau.