EUROPE DE L'EST

En Moldavie, les trafiquants en tout genre exploitent la misère du peuple

Pays le plus pauvre d'Europe, l'ancienne république soviétique est en proie à tous les trafics. Les principales victimes sont les femmes

Elle est arrivée à Ughene, ville frontière entre la Moldavie et la Roumanie, en s'appuyant sur une canne. Eva ne pleure pas, ne se lamente pas. Une indicible colère pointe pourtant derrière des soupirs d'impuissance. Elle se lève, et insiste pour nous montrer l'immense cicatrice qui barre sa jambe jusqu'à la taille. Et les points de suture, le morceau de fer qui l'aide à tenir debout. Au bout de sa confession de longue souffrance, elle sort de son sac une coupure de journal turc, flétri. Qu'elle exhibe, comme si on ne la croyait toujours pas. Le journal raconte la tragédie d'une Moldave jetée par la fenêtre par des tortionnaires proxénètes à Istanbul. Elle a atterri sur une rambarde en fer, trois étages plus bas. «Je croyais que j'allais avoir un boulot de serveuse. Quand j'ai compris, j'ai hurlé, je me suis débattue.» Eva, 24 ans, a déjà subi cinq opérations. Elle remarchera peut-être, un jour. Mais rien n'est sûr. «Car trouver de l'argent pour des médicaments ou même pour aller à Chisinau n'est pas facile», souffle-t-elle.

La Moldavie? Coincé entre la Roumanie et l'Ukraine, grand comme la Belgique, l'ex-république soviétique est devenue indépendante en 1989. Tout en perdant au passage, en 1991, un bout de son territoire, la Transnistrie, «confisquée» par des séparatistes prorusses dirigés par un dictateur local mafieux. Qui s'approprie les bénéfices des rares industries du pays qui étaient concentrées dans la région. Depuis, la transition n'en finit plus d'en finir. Autrefois verger de l'URSS, la Moldavie est exsangue. Corruption, incapacité des gouvernements (souvent ex-communistes), privatisation déraisonnable, et désintérêt des voisins roumains, trop occupés à réussir leur entrée dans l'Union européenne en 2007…

Pourtant, depuis quelques mois, les rares élites qui n'ont pas choisi l'exil reprennent un peu confiance. «Nous n'avons ni belles montagnes, ni accès à la mer, pas de matières premières, et pas de pétrole. Mais l'Europe risque de devoir s'intéresser à nous pour cause de nouvelles frontières», résume dépitée, Corrina Fusu. L'ex-présentatrice vedette de la télévision moldave n'a pas tort. Parce que son pays, membre l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), deviendra la nouvelle frontière de l'Union européenne en 2007, quelques stratèges géopolitiques ont dû se pencher sur l'ex-terre d'exil de Tolstoï. Loin, très loin de Moscou à l'époque! Et pour demander à l'Ouest de s'intéresser au pays, des défenseurs des droits de l'homme n'ont eu aucun mal à mentionner le «trafic des êtres humains». Car la Moldavie, devenue en dix ans le pays le plus pauvre d'Europe, avant l'Albanie, est un vivier formidable de nouvelles proies pour des trafiquants sans scrupule.

Au sud de Chisinau, un village est connu des ONG de lutte contre le trafic d'organes. «Là, pour 3000 euros (moins les frais du billet d'avion de retour), on achetait à de pauvres bougres un rein qui était vendu jusqu'à cent fois plus en Turquie ou en Israël», résume Alina Radu, journaliste, devenue membre d'une ONG. «Mais comment résister à ce marchandage quand 3000 euros représentent plus de six ans de salaire, pour un père de famille au chômage?», précise-t-elle en relevant la voix. La filière a été démantelée. Officiellement en tout cas. Mais récemment encore, la militante est allée au Parlement de Strasbourg dénoncer un cas moldave de trafic d'organes organisé à partir de l'Allemagne.

Toutefois, les proportions estimées de ces trafics de la honte ne sont rien en comparaison des chiffres de trafic des femmes. L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime à 10 000 le nombre de femmes victimes. Trompées, abusées et violentées comme Eva. Ou Elena, partie en Pologne avec ses deux enfants, pour un travail d'aide-soignante. «Mais arrivée dans cet étrange hôtel, on m'a enlevé les enfants et obligé à mendier en fauteuil roulant en faisant semblant d'être malade!», se souvient-elle en baissant les yeux. Ce chiffre des victimes est à rapporter au nombre total des Moldaves: moins de 4,3 millions, au recensement de 1989. Et depuis, entre 700 000 et 1 million ont choisi l'exil. «La pauvreté est la clé de tout. Quatre Moldaves sur cinq n'ont pas accès à l'eau potable! Seuls 5% ont un compte bancaire. Peu de femmes sont kidnappées. Elles sont volontaires pour un boulot de serveuse, de baby-sitter, de garde-malade, n'importe quoi. Mais elles n'imaginent quasiment jamais ce qui les attend en se faisant complices de passeurs au départ», résume une responsable de La Strada, une ONG entièrement dédiée au problème dans les pays de l'Est.

Face au drame, une politique de prévention a tout de même commencé. De surréalistes panneaux géants ont fait leur apparition dans les rues des grandes villes. Et les slogans «Ne te laisses pas trafiquer!» côtoient ceux qui crient «Non à la corruption!». Une pièce de théâtre, «Le 7e Kafana» (café), a fait le tour du pays. Le scénario a repris les témoignages de victimes rentrées au pays. «Un tortionnaire qui fait avorter une jeune fille à coups de pied et donne son fœtus aux chiens, des jeunes filles obligées d'avoir des relations sexuelles avec des animaux, les leçons d'une mère maquerelle qui apprend à des adolescentes terrorisées comment se comporter avec un homme, la corruption, voire la complicité de certains policiers internationaux dans des villages des Balkans, le pire était au rendez-vous», commente Aude Rossel. Comédienne suisse, elle a été à l'origine de ce projet pédagogique financé en Moldavie grâce à la Coopération suisse (DDC). Et espère que la pièce, qui vient d'être achetée par l'Ukraine et la Russie, pourra aussi tourner en Suisse. «Parce que le problème va au-delà des frontières moldaves et nous concerne tous.»

«Nouvelles stratégies»

D'autres initiatives révèlent encore l'ampleur du drame. Chaque semaine, depuis plus d'un an, une émission de radio, sur la FM la plus connue du pays, est entièrement consacrée au problème! Nom du programme: «Tu n'es pas une marchandise!» Spécialistes, famille de disparu (es) et victimes – soulagées de pouvoir parler dans l'anonymat –, se succèdent. Reste que Tania Iojita, la présentatrice de l'émission, n'en revient pas. «Les trafiquants ont toujours de nouvelles stratégies pour attirer des jeunes filles, notamment dans les campagnes où l'information ne passe pas. Des femmes servent de plus en plus souvent d'appâts, sans bien savoir où elles envoient leurs proies.»

Enfin, la traite est désormais un crime reconnu. «Mais comment imaginer l'efficacité des textes dans un pays où un policier ou un douanier gagne 50 euros par mois?», s'inquiète Arcadie Barbaroche de l'Institut Soros à Chisinau.

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