Ahmed El Khannouss, député au Parlement bruxellois et membre de l’exécutif de Molenbeek, l’une des dix-neuf communes de la capitale belge, est un homme visiblement affecté par les attentats terroristes qui ont fait 129 morts vendredi dernier à Paris. Dommage collatéral: sa commune est désormais connue mondialement comme une plaque tournante du djihadisme en Europe. Mais l’homme, 47 ans, n’est pas abattu. Dans une interview accordée au «Temps», l’ancien employé aux transports en commun de Bruxelles, puis cadre à l’administration communale, refuse de baisser les bras ou de désigner des boucs émissaires. Il demande que les autorités – locales comme fédérales – prennent le taureau par les cornes et mènent une guerre totale contre l’islamisme radical, mais aussi contre les raisons qui poussent des jeunes à épouser cette idéologie dangereuse.

Le Temps: Lorsque même la grande presse belge, «Le Soir» et «La Libre Belgique» décrivent Bruxelles comme le carrefour du djihadisme, c’est qu’il y a un problème, non?

Ahmed El Khannouss: Le fait que plusieurs extrémistes impliqués dans des récents attentats se sont retrouvés à Bruxelles est une réalité. Elle n’est toutefois pas plus grave que la situation dans d’autres villes, en France ou en Europe. Molenbeek compte 100 000 habitants dont 50% de la population est d’origine étrangère, avec 110 nationalités. La commune est l’une des moins privilégiée. Elle a un habitat assez vétuste et les loyers sont inférieurs par rapport au reste de la capitale belge. Ce qui explique l’attraction pour un certain type de population qui n’est pas nécessairement la plus favorisée. Un individu malintentionné qui cherche à se dissimuler, n’ira pas dans un quartier où il serait vite repéré. C’est plus facile d’aller là où on peut se fondre parmi les gens qui vous ressemble.

– Est-ce une excuse?

– Non. Ce qui devrait plus nous interpeller, c’est que nos jeunes qui sont nés et qui ont grandi ici sont happés par le discours extrémiste. Les études montrent qu’ils se sont radicalisés dans des réseaux sociaux où nous avons peu d’influence. 80% de jeunes sont enrôlés par cette voie. Les vingt 20% restants tombent dans les pièges de recruteurs qui mènent leur basse activité en allant de ville en ville et de pays en pays.

– Quelle est l’ampleur du radicalisme islamiste à Molenbeek?

– Une trentaine de personnes sont touchées par le radicalisme violent et ayant un lien avec l’Etat islamique en Syrie. [Ndlr: On dénombre quelque 300 djihadistes belges qui sont encore en Syrie, qui sont morts ou qui sont de retour au pays].

– Mais à l’intérieur même de Molenbeek, c’est la population de confession musulmane qui est en cause… Peut-on parler de l’échec de l’intégration?

– Non. Contrairement à la France qui a érigé des parkings pour ses immigrés dans les HLM, ici ce sont des regroupements qui se font tout naturellement. A Molenbeek, il y a eu aussi des quartiers italiens ou espagnols. Un immigré cherche automatiquement à s’installer auprès de sa communauté. Voilà ce qui explique la concentration de personnes d’origine maghrébine à Molenbeek. Cela se passe ainsi dans le monde entier.

– Quel est le message que vous entendez lorsque le ministre belge de l’Intérieur estime que les autorités locales ont échoué dans le domaine de la sécurité et qu’il va s’en occuper personnellement?

– Je suis évidemment extrêmement fâché. C’est du populisme, qu’on aurait pu excuser si on était en période électorale, mais ce n’est pas le cas. Ce genre discours venant d’un membre d’un parti ultranationaliste (N-VA) ne m’étonne pas. C’est un discours sarkozien qui voulait nettoyer des quartiers à Paris au karcher. Je suis choqué par ses propos. On attend de la part d’un ministre un discours plus rassembleur.

– Avez-vous des attentes de la part du gouvernement fédéral belge?

– Mais bien sûr. Qu’il renforce nos moyens au niveau des renseignements pour pouvoir identifier des personnes qui propagent des discours de haine et qui sont dangereuses pour la cohésion nationale. Mais aussi pour lutter contre les causes qui font que des jeunes soient facilement attirés par le discours extrémiste. Je pense à des jeunes sans perspective d’avenir n’ayant aucune reconnaissance dans la société. A Bruxelles nous avons 21% de chômage, mais le taux est de 35% au sein de la population maghrébine. Les problèmes sont connus: chômage, exclusion, discrimination. Je ne dis pas que cela est une justification pour verser dans le radicalisme violent. Et heureusement, ce n’est pas le cas. Parce que si toutes les personnes exclues devaient verser dans la violence, on aurait un problème d’une tout autre dimension.

– Quelles leçons tirez-vous de ce qui vient de se passer?

– Molenbeek ne peut pas faire comme si de rien n’était. Nous adoptons d’ores et déjà deux attitudes. La première, c’est de faire preuve d’une extrême fermeté par rapport à des personnes qui portent atteinte à la cohésion sociale et à notre vivre ensemble. Un mort égale un mort. Je n’accepterais jamais – je suis moi-même musulman pratiquant – qu’on utilise la religion ou toute autre idéologie pour justifier des actes abjects par quelconque injustice. Cela n’a pas sa place chez nous. Ensuite, c’est mettre en œuvre les politiques pour protéger notre jeunesse, surtout celle qui a un parcours socio-économique désastreux et qui se fait plus facilement happer par le discours extrémiste.

– Quelle est la responsabilité de l’ancienne administration communale de Molenbeek, dont le maire socialiste est resté au pouvoir durant 18 ans?

– Je ne rentre pas dans ce jeu de désigner un bouc émissaire. Le phénomène auquel nous sommes confrontés est nouveau. Personne n’y est préparé, ni en Belgique ni ailleurs. Se mettre la tête dans le sable et porter la responsabilité sur l’ancienne administration n’est pas mon credo. Nous avons tous à assumer notre responsabilité et à nous unir pour faire face au défi du radicalisme violent. La priorité est de préserver la cohésion sociale en Belgique et ailleurs dans le monde.

– Face à la déclaration du polémiste français Eric Zemmour qui a parlé de bombarder Molenbeek, vous dénoncez un terrorisme intellectuel…

– Ce personnage est le contraire de tous ce que nous souhaitons, c’est-à-dire le vivre ensemble, le respect des minorités et le droit de chacun à s’épanouir dans sa spécificité culturelle et religieuse tout en respectant un socle de valeurs commun. Zemour, même s’il fait de l’humour, fait du terrorisme intellectuel parce que le moment est déplacé. Le second degré lorsque des millions des gens en France sont en deuil, est inacceptable et surtout qu’il est stigmatisant pour la population molenbeekoise qui est doublement frappée par les actes de certains des leurs et l'idée que leur commune est un terreau fertile pour le terrorisme.