Sur le Parvis Saint-Jean Baptiste, en plein cœur de Molenbeek, une dizaine de personnes mettent, ce samedi vers midi, la dernière main au montage d’un énorme chapiteau aux couleurs vives. Celui-ci va accueillir, du 23 mars au 3 avril, une pièce de théâtre, Le Mariage de Lila ou le chaos urbain, l’histoire de deux familles voisines, l’une belge et l’autre marocaine, qui se détestent. Mais voilà, au cœur du chaos – les familles vont connaître l’expropriation et vont devoir quitter leur logement –, Lila la Marocaine et Frédéric le Belge s’aiment. Et pour eux, la vie ne fait que commencer.

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Hafed Rich, le régisseur de la Compagnie des Nouveaux Disparus, se réjouit. «Nous avons mis plusieurs mois pour préparer le spectacle qui porte sur le multiculturalisme à Molenbeek, voire en Belgique, dit-il. L’arrestation de Salah Abdeslam vendredi après-midi nous soulage et n’aura aucune incidence ni dans notre programme ni dans notre vie de tous les jours.» Et d’ajouter: «Bien sûr, nous sommes conscients que cette arrestation ne met pas une fin définitive au terrorisme mais nous devons continuer à vivre.» Deux présumés complices, Mohamed Abrini et Soufiane Kayal, sont toujours recherchés par la police.

Fâchée contre la presse

D’origine marocaine, vivant à Molenbeek, cette commune à deux arrêts de métro du centre de Bruxelles et désormais connue comme le fief du terrorisme islamiste en Europe, Hafed Rich estime que les habitants gardent comme lui un état d’esprit positif. «Le téléphone continue de sonner pour les réservations, dit-il. La population n’a pas peur.» Il pense que le spectacle est un antidote à ce climat de suspicion et fera salle comble à toutes les représentations. Il est gratuit pour les Molenbeekois. Pour les autres, le billet d’entrée coûte un euro symbolique.

«Je viendrai avec mes enfants», répond Farida qui vient au stand d’information demander des précisions sur le spectacle. Comme tous les samedis, elle est descendue au centre pour faire des courses. «Où voulez-vous que j’aille, dit-elle un brin agressive. A Anvers? C’est plus dangereux là-bas avec des fascistes au pouvoir! En Wallonie? Il y a des pédophiles!» Et d’ajouter: «Ce n’est pas cette minorité de voyous qui nous empêcheront de vivre normalement.» La jeune femme en veut visiblement à la presse qui, selon elle, fait croire que sa commune est un repaire d’intégristes islamistes dangereux.

Des policiers à peine visibles

Au lendemain de l’arrestation de l’homme le plus recherché d’Europe, la vie a repris son cours normal à Molenbeek. Les échoppes de fruits et légumes, les boulangeries et les pâtisseries orientales, les bouchers et les poissonniers sont ouverts. Des camions débarquent des marchandises. Des clients s’activent. Les passants se saluent, de petits groupes se forment. Les troquets qui vendent du thé à la menthe accueillent les habitués. Fait étonnant: la présence policière est à peine visible. Même à la rue des Quatre-Vents où le complice du massacre du Bataclan a été arrêté vendredi. Les habitants du quartier s’étonnent encore que le fugitif le plus recherché d’Europe soit resté caché ici en toute tranquillité durant quatre mois.

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Des dizaines de journalistes venus de toute l’Europe parcourent la commune à la recherche de témoignages. Des photographes mitraillent la maison fermée au 30 de la place Communale, adjacente à la mairie. C’est ici que la famille Abdeslam, d’origine marocaine et de nationalité française, habite depuis une dizaine d’années.

Un mariage en matinée

C’est aussi une journée ordinaire pour Ahmed El Khannouss, premier maire adjoint de Molenbeek. Samedi matin, il a procédé à un mariage. «J’ai célébré la vie, dit-il. Je vais maintenant vaquer à mes obligations familiales mais, bien sûr, je reste à la disposition des habitants de Molenbeek.»

Egalement député au parlement bruxellois, Ahmed El Khannouss se dit soulagé par les événements de la veille. «Mais c’est d’abord un soulagement pour les familles des victimes du Bataclan à Paris», dit-il. Le politicien réfute l’accusation selon laquelle Salah Abdeslam aurait bénéficié de complicités à Molenbeek qui lui auraient permis d’échapper à la traque policière durant quatre mois. «L’enquête de la police doit faire la lumière sur ce point, mais rien ne dit qu’il est resté sur place tout ce temps, explique-t-il. S’il y a complicité, cela ne concerne qu’un cercle restreint de ses amis et de sa famille.» Le responsable souligne que des journaux ont rapporté que le fugitif aurait été vu en France ou aux Pays-Bas. «On a aussi affirmé qu’il avait rejoint Daech en Syrie, le vrai commanditaire des attentats de Paris.»

Salah Abdeslam passe désormais ses nuits dans une prison de haute sécurité à Bruges. Il a été inculpé samedi de meurtres terroristes et de participation à une organisation terroriste, tandis que la France l’a placé sous mandat d’arrêt international. Son avocat Sven Mary, un ténor du barreau belge, s’est opposé à son extradition. De leur côté, les habitants de Molenbeek, lassés que la lumière soit braquée constamment sur eux, savent que la page n’est de loin pas tournée.