Bienvenue à la plus jeune république du monde! Au cœur de l'Himalaya, un roi a perdu son royaume et un nouveau Népal est né mercredi. L'Assemblée constituante a en effet voté mercredi soir à une écrasante majorité en faveur de l'abolition de la monarchie. Dans la surprenante trajectoire de cette petite nation de 28millions d'habitants, l'ancestrale monarchie vient d'être poliment remerciée, et le roi Gyanendra sommé de quitter son palais dans les quinze prochains jours. Celui qui représentait une incarnation du dieu Vishnu ne devrait être qu'un simple citoyen soumis aux taxes fiscales. Et l'étoile rouge des maoïstes, teintée d'un pragmatisme inédit, succède sans transition à la couronne du roi mal aimé.

Guérilla maoïste

Car l'abolition du dernier royaume hindou est l'œuvre indéniable des anciens rebelles maoïstes qui, contre toute attente, ont raflé deux tiers des votes, en avril dernier, lors des élections législatives. Pourtant, leur conversion démocratique ne s'appuyait que sur un accord de paix conclu en 2006, après dix ans d'une guérilla qui avait tué 13000 Népalais. Mais la prise des pouvoirs absolus fomentée par le roi Gyanendra, en février 2005, avait soudain rassemblé toutes les forces politiques, ravivées par la colère de la rue. Ce mouvement a forcé le soutien des fidèles alliés du roi, comme les Etats-Unis, mais aussi des deux gigantesques voisins, l'Inde et la Chine. Gyanendra a certes tenté d'agiter la menace du spectre maoïste, mais le mal était fait: la monarchie était perçue comme ennemie de la démocratie.

Hier, Katmandou s'est adonné une dernière fois à son exercice favori, modelé par le joug passé de la monarchie: l'art de la rumeur. Alors que la première session de la Constituante se préparait à proclamer l'abolition de la monarchie, les Népalais égrenaient d'hypothétiques informations concernant l'avenir incertain du roi Gyanendra. Est-il vrai que le roi pourrait refuser d'accepter son sort? Ou qu'il aurait décidé de s'exiler en Inde? Pourquoi a-t-il été aperçu, la veille, quittant le palais au volant de sa Mercedes et en compagnie de la reine Komal?

C'est donc la fin d'une époque, où la rumeur était le seul accès à l'opaque palais de Narayanhity. Durant deux cent trente-neuf ans, la dynastie des Shah a tramé intrigues, trahisons et massacres. L'impopulaire Gyanendra ne s'est ainsi jamais départi de la suspicion enveloppant son ascension au trône, après la tuerie, le 1er juin 2001, de dix membres de la famille royale. Et, à l'approche de la proclamation républicaine, Gyanendra s'est muré dans un silence énigmatique. Le quotidien The Himalayan Times s'en était remis, hier matin, aux astrologues, assurant que «la combinaison du soleil, de Mercure et de Vénus indique un voyage à l'étranger ou loin de son lieu de résidence...»

A quelques rues du palais placé sous haute sécurité policière, les foules célébraient l'avènement de la république, alors que les députés entamaient leur historique session. Avec quelques ratés, puisque l'assemblée a été reportée d'heure en heure: les 575 députés, qui avaient prêté serment la veille, ne parvenaient pas à s'accorder sur 26 sièges restant à pourvoir, et sur les rôles futurs du président et du premier ministre qui dirigeront, durant deux ans, un gouvernement intérimaire. Animé par d'anciens rebelles, l'apprentissage démocratique promet d'être complexe, troublé dès hier par l'explosion de bombes artisanales dans la capitale.

Nouveau visage

Et déjà, l'identité népalaise s'offre un nouveau visage. Les portraits du roi ont été retirés des bureaux et des billets de banque, l'hymne national a été recomposé et les références royales ont été gommées de la vie publique. Le 28 mai, désormais, sera le Jour de la République. Au-delà, l'abolition de la monarchie consacre la fin d'un immobilisme social, articulé autour du mépris des castes basses «impures» et des groupes ethniques, et implique «l'institutionnalisation de la diversité de ce pays», selon le Kathmandu Post. Car le fédéralisme et la prochaine Constitution se sont donné pour croisade la représentation des mosaïques de peuples du pays. Le roi évincé, la politique devrait donc devenir l'affaire des Népalais.