Vous souhaitez savoir à quoi ressemblera le monde de demain? Pas besoin de boule de cristal pour ça. Ouvrez plutôt le dernier numéro de Foreign Affairs. Mais faites en revanche quelques provisions d’optimisme. Car les défis ne manqueront pas. La bible bimestrielle de la politique étrangère et des relations internationales vient de publier un numéro spécial: 200 pages consacrées à l’avenir de la planète.

Le diagnostic est établi en 14 chapitres. Pas de surprise, il n’est pas excessivement brillant. Et plus que de déterminer un traitement pour guérir le monde de ses maux, Foreign Affairs s’emploie à étudier la place des Etats-Unis dans un siècle à venir incertain. Dès l’éditorial, James F. Hoge, Jr. – rédacteur en chef sur le départ – pose clairement le cadre de la réflexion: les rapports de pouvoir entre Etats et peuples, les défis planétaires urgents et… le rôle des Etats-Unis dans tout ça.

«Le monde de demain – Le pouvoir au XXIe siècle» sera donc grandement utile outre-Atlantique, puisque les Américains peuvent y retrouver un aperçu de tous les chantiers qui les attendent. Le numéro spécial du magazine publié à New York dresse le portrait du siècle à venir et liste les principales questions qui vont «changer le monde et modifieront le rôle planétaire des Etats-Unis dans les prochaines décennies». Le pouvoir, principalement assis sur l’économie, sera dilué en faveur des Etats émergents, dans un monde où les acteurs non étatiques joueront un rôle toujours plus important. Dans ce contexte, les Etats-Unis, en perte de puissance mais toujours forts, devront s’appuyer sur plus de partenaires pour préserver leurs intérêts et assurer leur sécurité.

A tout seigneur, tout honneur donc. Dès le premier chapitre, «Le monde de demain» s’ouvre sur une réflexion autour de l’avenir de l’hyperpuissance avec, comme sous-titre: «domination et déclin en perspective». A l’heure où l’on compare fréquemment l’hégémonie américaine actuelle à celle du Royaume-Uni au siècle précédent en prédisant le même déclin, Foreign Affairs, sous la plume de Joseph S. Nye, remet l’église au milieu du village. C’est-à-dire les Etats-Unis au centre de la planète. Même si nombre d’indicateurs sont inquiétants, les Etats-Unis ne seraient pas sur le déclin «au sens strict»: ils ne sont pas dans une période de décadence, comme celle qu’a connue l’Empire romain finissant par exemple. Pour l’auteur, il est raisonnable d’imaginer que les Etats-Unis resteront dans les prochaines décennies très probablement plus puissants que n’importe quel autre Etat, y compris la Chine. Mais «il serait erroné de croire que les Etats-Unis jouiront en priorité éternellement des ressources qui font le pouvoir», avertit cependant le professeur de Harvard.

S’ensuit une série de réflexions d’auteurs, tout aussi prestigieux, sur l’importance grandissante des religions, les nouvelles technologies, les transformations démographiques, les pénuries alimentaires, les défis énergétiques et l’éducation. On notera ainsi la réflexion d’ Hillary Clinton: pour la ­secrétaire d’Etat américaine, Washington doit développer ses actions civiles dans le monde. En s’appuyant sur leur diplomatie et le développement, les Etats-Unis doivent aider les pays en difficulté à élaborer leurs propres solutions, tout en répondant à la fois aux besoins des citoyens et des gouvernements.

La crise financière globale qui accompagne la naissance du siècle est évidemment au cœur du numéro spécial de Foreign Affairs. Le gouvernement américain accumule les dettes à des taux sans précédent. Si les dirigeants ne corrigent pas le tir et ne parviennent pas à stopper leur addiction à la dette publique, ce sont les marchés mondiaux qui s’en chargeront pour eux, les obligeant à des ajustements drastiques en matière de politique fiscale. Ce qui plongera le pays de l’Oncle Sam dans une période d’austérité. La politique étrangère américaine fera alors les frais de la rigueur, ce qui ne sera pas sans conséquences sur les relations internationales dans leur ensemble.

Et le magazine de mettre en garde: le PIB importe plus aujourd’hui que la force. «La plupart des nations ont ajusté leur politique étrangère pour se focaliser sur la sécurité économique, sauf les Etats-Unis. Washington pense toujours sa sécurité en termes militaires traditionnels et répond aux menaces avec des moyens militaires. Les dirigeants actuels devraient s’adapter à un monde centré sur l’économie et prendre exemple sur des présidents comme Harry Truman et Dwight Eisenhower.»

Impossible de résumer ici toutes les pistes que débroussaille et balise Foreign Affairs. On notera cependant les précieuses suggestions de lecture sur toutes ces questions. Plusieurs contributeurs, comme par exemple Madeleine Albright, l’ex-secrétaire d’Etat américaine, commentent les ouvrages qu’ils ­considèrent de référence pour comprendre les enjeux du XXIe siècle.

Un numéro phare de Foreign Affairs, une multitude d’ouvrages éclairants, des boules de cristal obsolètes. Impossible dorénavant de refaire le monde en toute naïveté.