Il y a un mois, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte décrétaient un blocus contre le Qatar, accusé de soutien au terrorisme. Treize demandes ont été adressées à Doha dont la fermeture d’Al-Jazira. Le Qatar a transmis mercredi sa réponse, négative, par l’entremise du Koweït, qui joue le rôle de médiateur. L’ambassadeur du Qatar en Suisse, Moubarak K. al-Hajri, livre sa lecture de cette crise.

Lire aussi notre éditorial: Le scandale du front anti-Qatar

Le Temps: Quelle a été la réponse du Qatar à l’ultimatum de ses voisins?

Moubarak K. al-Hajri: La souveraineté de notre pays est une ligne rouge, ce n’est pas négociable. Pour le reste, nous sommes ouverts à la discussion. Mais quand on porte des accusations, il faut des preuves.

Le Qatar a mandaté une société d’audit dirigée par John Ashcroft, l’ancien ministre de la Justice de George W. Bush, pour gérer cette crise. Pourquoi?

Il doit nous aider à communiquer à l’opinion publique dans le monde et aux Etats-Unis les efforts du Qatar pour lutter contre le terrorisme, le blanchiment d’argent par exemple. Nous aurons le résultat dans trois mois.

Que répondez-vous à l’accusation de soutien du terrorisme?

Le Qatar n’a jamais soutenu Al-Qaida, ni l’organisation Etat islamique ou tout autre groupe terroriste. C’est le contraire qui est vrai: nous sommes membres de la coalition internationale contre le terrorisme. Nous hébergeons la principale base militaire américaine d’où sont lancées les opérations antiterroristes en Syrie, en Irak, en Afghanistan ou au Yémen. Nous sommes le seul Etat de la région à avoir une unité de coordination de lutte contre le terrorisme au sein du Ministère des affaires étrangères, qui échange des informations avec ses alliés. Ceux qui accusent le Qatar de terrorisme sont eux-mêmes considérés comme une source de terrorisme: 15 des auteurs des attaques du 11 septembre 2001 étaient Saoudiens, deux étaient Emiratis. Le mois dernier, un haut cadre de l’EI tué à Mossoul était Bahreïni. Aucun Qatari n’a été impliqué dans un acte terroriste à ce jour. Cette crise n’a rien à voir avec une lutte contre le terrorisme.

Pourquoi hébergez-vous un office de liaison des talibans?

Il est de notoriété publique que ce bureau politique des talibans a été ouvert à Doha à la demande des Etats-Unis en 2012. C’était une marque de confiance en la capacité du Qatar à jouer un rôle de médiateur entre les Etats-Unis et les talibans.

Payez-vous le prix de votre soutien aux révoltes des Printemps arabes?

Probablement. Mais nous ne regrettons pas d’avoir été du bon côté de l’Histoire. Le Qatar a été avec les peuples qui se battaient pour la liberté et la dignité. Peut-être que le résultat de ces soulèvements est sombre, mais cela n’enlève rien à la noblesse de nos intentions. Nous ne regrettons rien. Le Qatar n’était pas l’instigateur de ces soulèvements. Les pays qui décrètent aujourd’hui un blocus contre nous ont tout fait pour les discréditer car ils y voyaient une menace pour leur régime. Malheureusement, ils ont eu un certain succès. Ils ne seront toutefois tranquilles qu’une fois qu’ils auront effacé toute trace des Printemps arabes et de l’idée de justice qui s’est répandue dans tout le monde arabe, car ils craignent que cela contamine leur population.

Pourquoi soutenez-vous les Frères musulmans?

- Nous avons soutenu ce mouvement quand il était au pouvoir en Egypte, comme le reste du monde, nous n’étions pas une exception. Ils ont été élus démocratiquement. Lorsqu’ils ont été écartés du pouvoir par la force militaire, nous avons cessé de discuter avec eux. Mais nous condamnons la façon dont le processus démocratique a été stoppé. Ce n’est pas juste de mettre tous les Frères musulmans dans un même panier. Il y a plusieurs composantes, beaucoup sont non violents, prêts au dialogue et à participer à un processus politique. On le voit en Tunisie, au Maroc, en Jordanie… Il faut mettre en garde contre les généralisations lorsqu’on étiquette un groupe d’opposants de «terroriste».

La visite de Donald Trump à Riyad a-t-elle été le déclencheur de cette «déclaration de guerre» contre Doha?

Il est surprenant que la crise ait éclaté juste après le départ de M. Trump de la région à la fin du sommet américano-musulman de Riyad. Les circonstances et le calendrier de cette crise laissent penser que les pays qui ont décrété le blocus ont profité du fait que le président américain veuille établir un nouvel ordre dans la région en négligeant sa réalité extrêmement complexe. Peut-être ont-ils eu le mauvais signal? Peut-être ont-ils mal interprété les intentions de M. Trump, mais les déclarations et les tweets contradictoires de ce dernier n’ont pas aidé à clarifier la situation. Les déclarations contradictoires de la Maison-Blanche et des différents départements rendent la tâche des alliés des Etats-Unis compliquée pour comprendre leur politique étrangère.

Donald Trump s’est félicité dans un premier temps de l’initiative de l’Arabie saoudite contre votre pays. Qu’en est-il de vos relations avec Washington aujourd’hui?

Elles sont excellentes! On vient de signer un contrat d’achat de 72 chasseurs F-15. Si nous étions des terroristes, pourquoi nous vendraient-ils ces armes.

Qui vous soutient dans votre combat face à vos voisins?

Le monde libre. Nous avons le soutien des Européens, en particulier de l’Allemagne, mais aussi de la France et de la Grande-Bretagne. Une majorité d’Etats arabes est avec nous. On pourrait ajouter qu’une majorité de la population des pays qui nous bloquent a de la sympathie pour le Qatar.

Pourquoi vos voisins veulent-ils la fermeture d’Al-Jazira?

Parce que ce média met à nu les gouvernements dans tout le monde arabe. Al-Jazira est la voix du peuple. Il n’est pas question de fermer.