Le monde selon Tony Blair

L’ancien premier ministre britannique est donné partant de son poste de représentant du Quartet au Proche-Orient. Mais ses ambitions restent intactes

Il y a l’évolution du Moyen-Orient telle qu’elle est désormais communément admise: une guerre américaine désastreuse contre l’Irak de Saddam Hussein; l’ouverture de la boîte de Pandore de laquelle ont surgi tous les extrémismes; des Etats alentour (l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar, l’Iran…) qui, répondant à des velléités politiques, ont joué les pyromanes jusqu’à l’embrasement actuel.

Puis il y a le Moyen-Orient selon Tony Blair. Jouant les bons soldats de George Bush lors de la guerre d’Irak, trafiquant les informations sur un lien (inexistant) entre Saddam Hussein et Al-Qaida, l’ancien premier ministre britannique semblait être arrivé en bout de course en l’an 2007. C’était mal le connaître. Voilà presque huit ans que l’homme est l’envoyé du Quartet (Union européenne, Etats-Unis, Russie et Nations unies) pour la question israélo-palestinienne et, qu’à ce titre, il fréquente tous les dirigeants de la région.

Même ses plus ardents défenseurs doivent reconnaître que ses succès ont été maigres dans l’intervalle. Et, en Palestine, la simple évocation de son nom suffit à provoquer aujourd’hui de profonds soupirs d’abattement. La presse britannique le révélait ces derniers jours: l’ancien chef des travaillistes va très prochainement quitter son poste. Mais il n’est nullement question d’abandonner le terrain, et encore moins de reconnaître un éventuel échec: «Tony Blair veut accroître son rôle dans la région, assure au Temps une source qui le connaît bien. Il est en tractations pour participer à l’effort américain afin de ramener la paix dans la région.»

Tony Blair est un homme qui sait activer ses réseaux. Transportant avec lui cette énorme casserole qui représentait la destruction de l’Irak, c’est grâce au président Bush qu’il décroche son poste, contre toute attente. Personne, alors, ne pariait plus un seul centime sur la pertinence du Quartet. Et pour cause: chargé, à l’origine, de servir de cadre international pour la réconciliation entre Palestiniens et Israéliens, son rôle a été revu de fond en comble, presque en catimini: il s’agira désormais d’assurer «le développement économique palestinien». Un concept qui répond parfaitement à l’idée avancée souvent par le gouvernement israélien, et qui a été reprise par les Américains: conclure une «paix économique» avec les Palestiniens, ce qui équivaut, en réalité, à remettre aux calendes grecques toute nécessité de parvenir à un règlement politique global.

Très vite, les Russes et les Nations unies ont semblé se désintéresser de la question. Les Européens ont été sceptiques d’entrée face à cette nomination, mais ils ont payé rubis sur l’ongle la grosse part des activités du Quartet sur le terrain (10 millions de dollars en sept ans), avant d’interrompre finalement tout financement de manière brutale. Simple coïncidence ou affaire de réseaux? Catherine Ashton, l’ancienne patronne de la diplomatie européenne, doit sa carrière politique à Tony Blair, auprès de qui elle avait contribué à créer le «New Labour» britannique.

Aujourd’hui, la successeur de Lady Ashton, Federica Mogherini, n’a pas la même proximité avec le Britannique. Et dans son entourage, on prend bien soin de préciser que l’interlocuteur de l’Union européenne dans la région est bien l’émissaire Fernando Gentilini (qui vient d’être nommé), et non un Tony Blair «qui ne fait pas du tout le même travail».

Mais quel a été ce travail durant huit ans? Première précision: Tony Blair, qui ne perçoit aucun salaire, s’occupe de ces activités «une semaine par mois». Son équipe, composée d’une vingtaine de personnes, a dévoilé un plan économique destiné à créer «des centaines de milliers d’emplois» en Cisjordanie et à Gaza. Des entités multinationales ­(Coca-Cola, Microsoft, Goldman Sachs) ont été appelées à la rescousse. Parmi les projets lancés (avant que l’offensive israélienne de l’été dernier détruise une partie de la bande de Gaza et que les efforts soient redirigés vers la reconstruction): la création de «zones économiques spéciales» dans lesquelles les investisseurs pourront trouver une main-d’œuvre palestinienne «bien formée, peu chère et abondante».

Dès l’origine, cette manière de dissocier le développement économique de la réalité de l’occupation israélienne fait grincer des dents. Des diplomates ont claqué la porte du Quartet en comparant les idées défendues par Tony Blair à un «rideau de fumée». L’été dernier, une longue liste d’intellectuels, d’ambassadeurs et d’hommes politiques réclamait dans une lettre ouverte le départ immédiat du représentant du Quartet. L’activiste israélien Jeff Halper, qui se bat depuis des décennies, maison par maison, contre les avancées de la colonisation israélienne, faisait partie des signataires. Il explique aujourd’hui: «Le Quartet aurait pu jouer un rôle déterminant s’il avait poursuivi sur le terrain politique. Mais à présent, il n’a aucun contact avec la réalité. Ce sont comme des morts-vivants qui continuent de hanter la région.»

Très critique, elle aussi, la responsable palestinienne Hanan ­Ashrawi, semble avoir d’ores et déjà enterré ce spectre. «Je ne veux plus parler de ce Monsieur Blair», tranche-t-elle. La Palestine exporte pratiquement 90% de ses biens vers Israël. Et 80% des produits qu’elle importe proviennent de l’Etat hébreu. Toute circulation de personnes ou de marchandises dépend du bon vouloir de l’occupant. Dans ces conditions, «c’est un leurre de croire qu’on peut faire fonctionner une économie sous occupation», enchaîne Riccardo Bocco, professeur de sociologie politique à l’IHEID de Genève et spécialiste de la région.

Ces critiques n’empêchent pas Tony Blair d’avoir une vision plus large. A la suite des Printemps arabes, l’ancien leader travailliste s’est posé en gardien face au danger islamiste qui, à ses yeux, est «la clé de compréhension» pour la région. Le coup d’Etat mené en Egypte et la répression menée depuis lors par les militaires? «C’était un sauvetage de la nation absolument nécessaire», expliquait-il ainsi l’année dernière.

Les conseils «informels» que prodigue le Britannique ne s’arrêtent pas à l’actuel président égyptien Al-Sissi. Il y a deux ans, l’agence Bloomberg estimait à quelque 90 millions de dollars le montant des revenus de ses diverses activités, regroupées au sein de la firme «Tony Blair Associates». Du Kazakhstan au Mozambique, de l’Albanie à la Guinée, Tony Blair continue d’activer ses réseaux pour conquérir des contrats de «consultant», dont il reverse une partie à ses différentes œuvres caritatives.

Différentes fuites parues dans la presse britannique semblent pourtant démontrer que ce travail se concentre désormais principalement au Moyen-Orient. L’Etat du Koweït, et surtout les Emirats arabes unis – avec un nouveau contrat espéré de plusieurs dizaines de millions de francs – figurent parmi les clients de Tony Blair Associates, qui ne dévoile pas le détail de ses comptes.

C’est à la suite d’une visite officielle consacrée notamment à «la question du Moyen-Orient» que le président Noursoultan Nazarbaïev, qui dirige d’une main de fer le Kazakhstan depuis 1989, est devenu un client de Tony Blair l’année dernière. Un risque clair de confusion des rôles? «M. Blair ne fait absolument aucun business qui entrerait en conflit avec le travail qu’il accomplit en Israël et en Palestine», répond par mail son service de presse. Il insiste: «Tous les contrats commerciaux de Tony Blair Associates comprennent une clause qui rend tout conflit impossible avec son rôle de représentant du Quartet.»

Les alliés de Tony Blair sont peu bavards sur ses plans d’avenir. Mais une autre source confirme que les discussions vont bon train pour «reconfigurer son rôle dans la région et accroître son impact». Aux côtés des amis dans la région? Une chose est claire, assure ce même connaisseur: «Il n’est pas question que Tony Blair renonce à œuvrer en faveur du processus de paix.»

Les discussions vont bon train pour «reconfigurer le rôle [de l’ex-leader du Labour] dans la région»