John Kerry, le chef de la diplomatie américaine, plusieurs de ses homologues du Conseil de l’Arctique et des dignitaires des peuples indigènes du Grand Nord se retrouvent ce mercredi midi par… 540 mètres de fond ! Pour un déjeuner, dans un cadre pour le moins original : la mine de fer de Kiruna, une bourgade de Laponie située au plus extrême nord de la Suède. A ce moment, la décision sera prise: l’Union européenne saura si, oui ou non, elle a décroché auprès des huit Etats membres du Conseil de l’Arctique, dont les Etats-Unis et la Russie, le statut d’observateur permanent, auquel elle aspire depuis... 2008. Au cours d’un premier contact, hier soir, les ministres devaient déjà aborder la question, encore « ouverte » avant cette rencontre.

Mais l’Europe n’est pas seule, bien au contraire, à vouloir se rapprocher de cette obscure institution désormais ultra-courtisée. La région, riche en ressources, aiguise de formidables appétits. Des puissances situées à des années-lumière du pôle Nord font antichambre : Chine, Inde, Japon, Corée du Sud. Singapour, sur l’équateur, veut également en être. Mais aussi des ONG, comme Greenpeace ou l’Association des producteurs de pétrole et de gaz.

« Par le simple fait de relier les principaux blocs de l’économie mondiale, l’Arctique s’affirme en tant que région globalisée, souligne le chercheur français en sciences politiques Damien Degeorges dans une étude pour la Fondation Robert Schuman. En raccourcissant de près de moitié - environ 40% - la distance entre l’Asie et l’Europe, l’Arctique devient un véritable accélérateur de la mondialisation», ajoute ce fondateur de l’Arctic Policy and Economic Forum.

En cause, pour l’essentiel : le changement climatique rapide, qui fait fondre la banquise et les icebergs et transforme ce «désert» en Eldorado potentiel, tant pour le transport maritime que pour l’exploitation des ressources. En 2010, six navires avaient franchi la « route maritime du Nord », qui relie l’Atlantique à l’océan Pacifique. En 2011, on dénombrait 34 bateaux, et 47, l’an passé. La compétition s’annonce sévère et la Chine, notamment, ne cache pas ses fortes ambitions. La zone recèlerait 13% des réserves pétrolières non découvertes et 30% des réserves de gaz, pour l’essentiel « offshore». Mais aussi du fer, du charbon, des « terres rares » au Groenland, que l’on retrouve dans les voitures hybrides ou les smartphones.

Les risques de conflits ouverts restent cependant limités. «La répartition des ressources est déjà quasiment délimitée (notamment par le droit de la mer, NDLR): 97% du potentiel en gaz et pétrole de la région se trouveraient à l’intérieur des zones économiques exclusives des Etats riverains de l’océan Arctique. Il n’y aura pas de dispute pour les 3% restants», nous précise Damien Degeorges. Reste, note-t-il, que «ce forum de gouvernance et de coopération régionales » suscite désormais les convoitises: « L’ensemble du G8 est concerné, soit en tant que membre, observateur permanent ou candidat. Si l’on ajoute la Chine et l’Inde, cela donne un aperçu de la dimension mondiale de l’enjeu arctique». Les six pays membres de l’Union européenne non-arctiques qui bénéficient déjà d’un statut d’observateur sont entrés au Conseil «via la recherche polaire. Mais ce n’est pas ce qui explique l’intérêt d’un pays comme Singapour! », relève le politologue. La Cité-Etat asiatique s’inquiéterait plutôt de l’avenir de sa position de hub global pour le transport maritime, voire de l’élévation du niveau des mers... Et puis, autant en être si, par exemple, la Russie, superpuissance de l’Arctique, devait à terme réclamer des droits de passage élevés...

Les observateurs s’engagent, comme les membres à part entière, à gérer cet océan de façon « responsable» et à « respecter les valeurs, intérêts, cultures et traditions des peuples indigènes de l’Arctique ». «L’Union européenne entend jouer un rôle de soutien positif dans la région pour relever le double défi du développement durable et de la protection de l’environnement », dit-on du côté de la cheffe de la diplomatie de l’Union, Catherine Ashton. L’UE s’intéresse depuis longtemps à l’Arctique. Par le biais de la recherche polaire (un budget annuel de 20 millions d’euros), la présence de trois Etats membres dans la zone, son rôle de fer de lance d’un accord international contre le réchauffement climatique, mais aussi parce que l’UE est le premier bloc commercial et dépend du monde extérieur pour son approvisionnement en énergie. « Nous voulons travailler avec nos partenaires de l’Arctique et le secteur privé pour développer des technologies à faible risque et écologiques qui pourraient être utilisées par les industries extractives et maritime », expliquait le mois dernier le commissaire européen Stefan Füle. La propension de l’UE à réguler pourrait toutefois donner du fil à retordre à sa candidature - les Canadiens s’inquiètent ainsi de l’avenir du commerce des peaux de phoque.

Le choix de Kiruna ne doit rien au hasard : « Cette petite ville minière illustre le développement de l’Arctique : on y trouve la mine de fer, un centre de recherches spatiales, des autochtones samis, et des attractions touristiques comme le Ice Hotel », énumère le président sortant du Conseil, le Suédois Gustaf Lind. A Kiruna, les ministres signeront le deuxième traité légalement contraignant du Conseil : un accord de coopération pour gérer le risque de marée noire. Un premier accord de coopération, conclu en 2011, portait sur les secours maritimes et aériens dans la zone.