Irlande du Nord

Monica McWilliams: «Malgré le Brexit, l'accord du Vendredi-Saint tient toujours»

Monica McWilliams a participé aux négociations ayant abouti à l'accord de paix conclu le 10 avril 1998. Vingt ans après, elle se souvient et dit la nécessité d'inclure des femmes dans les pourparlers de paix

Un exemple de processus de paix en Europe. Vingt ans après, l’accord du Vendredi-Saint conclu le 10 avril 1998 par les gouvernements britannique et irlandais, avec le soutien de l’Union européenne et des Etats-Unis, tient toujours. Mais le Brexit le fragilise, brandissant le spectre d’un retour à une frontière physique entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord alors qu’aujourd’hui, cette même frontière est très poreuse. Révélateur de cette instabilité, Belfast n’a pas de gouvernement depuis quinze mois.

Deux femmes négocient

Monica McWilliams se souvient très bien des négociations menée en présence des premiers ministres britannique et irlandais Tony Blair et Bertie Ahern, des leaders nationalistes et des représentants des partis unionistes. Cette catholique irlandaise de 64 ans a été l’une des deux seules femmes à participer aux pourparlers de paix qui mirent fin à trois décennies de «Troubles» qui ont fait plus de 3500 morts et blessé quelque 300 000 personnes. Inspirée notamment lors de ses études à Détroit par le mouvement des droits civiques et la lutte de Martin Luther King, elle a voulu dépasser les blocages de la politique traditionnelle. «Pour pouvoir participer aux pourparlers, nous avions fondé un parti politique, une coalition de femmes de classes moyenne et laborieuse de tous bords, unionistes, nationalistes, protestantes, catholiques, la Northern Ireland Women’s Coalition (NIWC).»

Si les camps unioniste et républicain étaient parfois retranchés, la NIWC abattait les cloisons: «Nous étions le seul parti à parler à tout le monde. Nous invitions des loyalistes chez nous», se rappelle Monica McWilliams, vice-présidente d'Interpeace, un organisme international basé à Genève. L’approche de cette professeure d’université et de la NIWC fut si inspirante qu’elle est l’objet d’un documentaire de la BBC intitulé «Wave Goodbye to Dinosaurs» qui sera projeté à Genève la semaine prochaine.*

Pour elle, l’interdépendance des deux Irlandes et la nécessité de maintenir une frontière ouverte ne sont pas de vains mots. Elle ne cache toutefois pas sa crainte: «Le Brexit risque de pousser les gens à se réfugier à nouveau dans leurs silos. Mais l’accord de Vendredi-Saint tient.» Elle reconnaît que la situation de 2018 n’est pas du tout comparable avec celle du passé. Elle a elle-même grandi dans le petit village de Kilrea dans le comté de Londonderry dans une famille d’agriculteurs. Quand elle allait dans son école catholique, dans le bus, elle ne pouvait pas s’asseoir à côté d’élèves protestants. Plus tard, en 1974, elle perdra même l’un de ses meilleurs amis dans ce tragique conflit. «Dans une Irlande du Nord de 1,5 million d’habitants, nous avons vécu, proportionnellement, des 11-Septembre chaque année pendant trente ans.»

Si elle salue les bienfaits de l’accord de Belfast, elle juge «honteux » que la question confessionnelle de la scolarisation des enfants n’ait pas vraiment avancée. Monica McWilliams le déclare dans un langage qui rappelle la ségrégation scolaire des années 1950 aux Etats-Unis: «Seuls 8% des élèves nord-irlandais fréquentent des écoles intégrées. 92% sont toujours scolarisés dans des écoles catholiques ou protestantes. Que voulez-vous? Les partis politiques sont encore affiliés à leur Eglise respective.» Le système électoral n’a pas non plus changé, favorisant un retour au «tribalisme». La réforme du système carcéral non plus n’a pas fait de progrès. «Les prisons sont surtout gérées par les protestants et le sont d’une manière qui laisse croire qu’on est encore en guerre. On n’a pas assez la notion de réintégration dans la société», déplore la professeure.

Mandela en exemple

Monica McWilliams a beaucoup appris de l’Afrique du Sud de Nelson Mandela où elle s’est rendue. Elle y a appris qu’il faut continuer à parler à son «ennemi» même quand tout va mal. Pour l’Irlandaise, s’engager pour la paix ne consiste pas simplement à s’asseoir à une table de négociation. Un processus de paix n’est réussi que s’il s’inscrit dans le long terme. Il importe d’intégrer tous les secteurs de la société. Pour elle, les femmes ont un rôle fondamental à jouer. Elles jugent prioritaires d’arrêter les violences, car elles sont les premières à en subir les conséquences. Elles parlent de manière moins menaçante, sont plus inclusives. Elles jugent prioritaires de parler d’éducation et de santé.

Dans ce sens, Monica McWilliams a été sollicitée pour aider les femmes syriennes et colombiennes à contribuer à la paix. «Il faut aussi convaincre son camp qu’il faut savoir lâcher du lest. On doit aussi être capable de prendre en compte les intérêts de l’autre partie. A cet égard, Mandela était magnifique.» Lundi, en entendant plusieurs groupes paramilitaires nord-irlandais déclarer rejeter toute violence et se conformer à l’État de droit, elle lâche: il y a de l’espoir.


*Film et débat «Women, Peace and Security: lessons from women’s role in the Northern Ireland peace process avec Monica McWilliams», Mardi 17 avril, 19h, Institut de hautes études internationales
et du développement.

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