Etats-Unis

Les monologues sans fin du Congrès

Nancy Pelosi, cheffe de la minorité démocrate à la Chambre des représentants, a parlé pendant 8 heures et 7 minutes sans interruption. Au Sénat, le record est de 24 heures et 18 minutes. Ces techniques d'obstruction mettent en exergue les blocages au Congrès

Elle aurait pu mettre des baskets, elle a préféré garder ses talons aiguilles de 10 centimètres. Le marathon bien particulier auquel s’est adonnée, mercredi, Nancy Pelosi, cheffe de la minorité démocrate à la Chambre des représentants, restera dans les annales: elle a parlé pendant 8 heures dans l’hémicycle sur l’épineux dossier de l’immigration et des «Dreamers», ces clandestins mineurs arrivés aux Etats-Unis et menacés par Donald Trump. Pardon: 8 heures et 7 minutes. Un record à la Chambre basse du Congrès.

Entre 10h04 et 18h11, Nancy Pelosi, 77 ans, est restée debout et ne s’est autorisé que quelques verres d’eau, sans jamais quitter l’hémicycle. Elle était vêtue d’un tailleur blanc crème qui tranchait avec sa tenue noire «de protestation» portée lors du discours sur l’état de l’Union de Donald Trump. A la Chambre des représentants, le dernier record était de 5 heures et 15 minutes et remonte à 1909. Il était aussi le fait d’un démocrate, Champ Clark (Missouri). Nancy Pelosi était autorisée à s’exprimer pendant une durée illimitée en sa qualité de cheffe de l’opposition. Un avantage également accordé au leader de la majorité ainsi qu’au président de la Chambre.

De Shakespeare aux recettes d'huîtres

Au Sénat, par contre, les règles sont différentes. Ces longs monologues sont notamment utilisés dans le cadre du filibuster, ou flibuste, technique d’obstruction parlementaire pour imposer une majorité à 60 voix sur 100 au lieu de 51. Ils s’apparentent à une sorte de guerre psychologique, pour désarçonner, déstabiliser, voire faire céder le camp adverse. Chacun des 100 sénateurs peut théoriquement y recourir. La meilleure performance est de 24 heures et 18 minutes. Son auteur est Strom Thurmond, un démocrate de Caroline du Sud. Elle s’est déroulée le 28 août 1957, à propos d’une loi sur les droits civiques. Pour tenir si longtemps, Strom Thurmond avait notamment lu une décision de la Cour suprême, les lois électorales de 48 Etats américains et la déclaration de l’Indépendance. Sans parvenir à ses fins.

Lire aussi:  La flibuste, redoutable arme parlementaire anti-Trump

Autre exemple: Huey Pierce Long (Louisiane), qui a recouru à William Shakespeare pour monopoliser la parole, le 12 juin 1935, pendant près de 16 heures. Il a également lu des recettes de cuisine familiales, dont sa préférée, les huîtres frites. Dans le genre, le sénateur républicain Alfonse D’Amato (New York) n’est pas mal non plus, et surtout récidiviste. En 1992, il a pris la parole pendant 15 heures et 14 minutes et a notamment poussé la chansonnette avec South of the Border (Down Mexico Way). Il ne s’est pas non plus privé de lire l’annuaire téléphonique, dans une claire intention de bouleverser l’ordre du jour. Alfonse D’Amato s’était déjà lancé dans un tel marathon en 1986, où il était à deux doigts – ou plutôt à 48 minutes – de battre le record: son monologue avait duré 23 heures et 30 minutes. Plus récemment, c’est le sénateur libertarien Rand Paul qui a fait parler de lui à force de s’époumoner pendant 11 heures, en 2013, pour s’ériger contre la nomination de John Brennan à la tête de la CIA.

Pas d'artifices pour Nancy Pelosi

Nancy Pelosi était, elle aussi, animée par des intentions obstructionnistes. Mais elle a exercé son jeu de pression sans artifices, sans lire de listes de commissions, L’Adieu aux armes d’Ernest Hemingway ou commenter les dessins de ses petits-enfants, comme elle aurait très bien pu le faire. Elle est restée fidèle au thème qu’elle est venue défendre avec poigne: l’immigration. Donald Trump vient de proposer un arrangement au Congrès: voter une enveloppe de 25 milliards de dollars pour la construction d’un mur entre les Etats-Unis et le Mexique ainsi que d’autres mesures pour lutter contre l’immigration illégale avec, en échange, la régularisation de 1,8 million de clandestins et la possibilité de leur faciliter l’accès à la citoyenneté américaine. Un deal sur lequel s’écharpent démocrates et républicains, alors que le programme DACA, qui protégeait les «Dreamers», expire officiellement le 5 mars.

La Californienne a, pendant ces huit heures, notamment lu des témoignages et des lettres de jeunes clandestins. Elle s’est aussi lancée dans des références bibliques, en rappelant, par exemple, la parabole du bon samaritain. Cela lui a d’ailleurs donné, un bref instant, une idée pour tenir le coup: lire d’autres passages de la Bible. «Et si je prenais mon chapelet, qui a reçu la bénédiction du pape?» a-t-elle lancé après plusieurs heures de débat et alors que sa voix commençait à s’érailler. Elle n’en a pas eu besoin.

Nancy Pelosi protestait surtout contre le fait que l’accord budgétaire dévoilé mercredi au Sénat pour tenter d’éviter un nouveau shutdown a mis les «Dreamers» de côté. Elle n’a pas pour autant, malgré sa spectaculaire prestation, réussi à inscrire un débat sur l’immigration à l’ordre du jour. La voyant s’éterniser, les républicains ont d’ailleurs très rapidement décroché et quitté la salle. Seul le Texan Jeb Hensarling attendait vaillamment qu’elle termine. Il est parti furieux: «Il y a des élus qui viennent dans cette Chambre pour faire des discours, et d’autres pour faire des lois.»

Publicité