Portrait

Montasser Alde’emeh, au plus près des djihadistes

L’islamologue belge raconte son séjour en Syrie auprès de combattants européens. A son retour, il a ouvert un centre de déradicalisation près de Bruxelles. Beaucoup le jugent ambigu

L’histoire commence par une séance de rasage. Montasser Alde’emeh porte une barbe de djihadiste qui lui arrive à la poitrine. Il vient de passer deux semaines avec les combattants de Jabhat al-Nosra dans les environs d’Alep en Syrie. Nous sommes en 2014. Il est de retour, chez lui en Belgique, coupe avec des ciseaux ces poils qu’il avait laissés pousser pendant des mois pour passer inaperçu là-bas. Puis il taille au rasoir, redevient glabre, rajeunit. Ne se déleste pas de certains souvenirs tenaces, effrayants souvent, mais impose une distance entre le personnage dont il est en train de se défaire et celui qu’il va retrouver: l’islamologue inscrit comme doctorant au département de politique de l’université d’Anvers.

Comprendre plus que condamner

Montasser (28 ans) est allé en Syrie pour étudier au plus près «l’extrémisation violente des jeunes musulmans européens». Il a usé de certains atouts: il est certes Belge flamand mais aussi Palestinien, parle quatre langues dont l’arabe et certains dialectes. Pour établir le contact avec les volontaires occidentaux, Montasser a utilisé son profil Facebook sans se cacher. Quelqu’un lui répond laconiquement: «Viens nous voir». Ce n’est pas la barbe qu’il porte déjà drue qui met en confiance mais ses articles nuancés. Montasser Alde’emeh veut comprendre plutôt que condamner.

La justice le soupçonne de faux en écriture

Une posture qui peut troubler tout autant que sa proximité en Belgique avec des individus radicalisés. Le 11 janvier dernier il est interpellé à Molenbeek, banlieue bruxelloise fief de beaucoup de djihadistes dont plusieurs auteurs des attentats du 13 novembre à Paris. La justice le soupçonne de faux en écritures. Fondateur du centre de déradicalisation «De weg naar» à Malines, entre Bruxelles et Anvers, Montasser aurait fourni une fausse attestation à Jawad O, un jeune flamand inculpé pour participation à des activités terroristes. Pour atténuer sa peine, Montasser aurait témoigné qu’il participait à un parcours de déradicalisation, ce qui n’a pas été avéré.

Une personne-ressource

Le Belgo-Palestinien est devenu au fil du temps la personne-ressource des parents désemparés par la radicalisation d’un enfant et son désir parfois de départ en Syrie. Mais il apparaît comme un être ambigu. Dans son ouvrage au titre équivoque «Pourquoi nous sommes tous des Djihadiste» qui relate son périple en Syrie, il reconnaît avoir eu souvent envie d’aller se battre au Moyen-Orient, indigné par la souffrance des Palestiniens, celle de ses parents expulsés d’Haïfa, longtemps réfugiés dans des camps avant l’exil en Belgique.

Mais en novembre dernier, Montasser Alde’emeh expliquait au Temps qu’il y avait des limites à l’empathie et qu’après les attentats de Paris il n’était plus question pour lui de prendre attache avec les jeunes musulmans combattant en Syrie. «Ils ont eu assez de temps pour étudier et comprendre la violence de l’Etat islamique, ils ont vu comment il excommunie, accuse d’hérésie et massacre les autres sunnites, ils ont vu comment des citoyens parfaitement innocents se sont fait abattre de sang-froid à Paris. Ceux qui partent maintenant font un choix très conscient et n’ont qu’à rester là-bas» expliquait-il.

Lire aussi: «Des limites à l’empathie humaine»

A cette époque, peu après le 13 novembre, Montasser Alde’emeh se cachait et bénéficiait d’une protection policière. Ses multiples interventions dans la presse européenne (8 pages dans Paris-Match récemment) ont fâché du monde à Molenbeek. Celui qui a été bien accueilli à Alep et sait beaucoup de choses est devenu, pour certains, un traître. Abdelhamid Abaaoud alias Abou Omar Al-Belgiki, cerveau présumé des attentats parisiens, tué à Saint-Denis le 18 novembre par le RAID, l’avait condamné à mort.

Retour en 2014. Montasser franchit la frontière turque et est conduit dans une villa de la banlieue d’Alep occupée par deux combattants belges originaires d’Anvers. Tous deux ont suivi l’enseignement de Sharia4Belgium (organisation djihadiste belge dissoute en 2012) et sont partis pour mourir en martyr, relate Montasser.

Des citoyens de seconde zone en Europe, des rois en Syrie

Décor de guerre aux alentours, de misère pour les populations civiles mais non loin de la maison où il séjournera pendant les deux semaines il visite une villa où une dizaine de jeunes néerlandais jouent au ballon dans une piscine à l’eau très claire. Ils saluent Montasser, «l’homme courageux qui risque sa vie et écrit des choses bien sur nous sur Facebook». «Nous avons tous les avantages du Djihad, nous sommes libres» lancent-ils. Hommes qui exècrent le monde occidental dépravé, injuste qui opprimerait les musulmans, interdirait le voile et les minarets. Rejet aussi du capitalisme et de la mondialisation. Ils appellent à un retour en arrière et la violence les y mènera, croient-ils. «Ils sont là pour se battre mais aussi endoctriner la population afin de rétablir le califat» avance Montasser. Qui poursuit: «Ils sont des citoyens de seconde zone en Europe avec des parcours émaillés d’échecs, ils deviennent des rois en Syrie où ils sont aimés car ils combattent par conviction. La Charia, la libération du monde pour eux, leur confère une stabilité interne et la clarté».

Beaucoup de jeunes européennes ont rejoint la Syrie, encouragées par les groupes armés car elles sont citées en exemple: quitter le confort occidental pour des zones de guerre peut convaincre du bien fondé de l’Etat islamique et l’avènement prochain du califat. Sur place, il observe les rivalités entre les factions. Un chef de Jabhat al-Nosra qui accepte de répondre à ses questions qualifie l’État islamique «de groupe déviant et extrémiste qui tue des musulmans quels qu’ils soient, alors que nous ne versons jamais le sang des femmes et des enfants».

De retour en Belgique, Montasser Alde’emeh a ouvert un centre de la déradicalisation qu’il préfère nommer «de la connaissance». Des parents lui rendent visite, d’anciens combattants aussi. Il n’a pas coupé tous les contacts ceux qui sont partis. A la demande d’une famille, il a tenté via WhatsApp de dissuader un Belge de Courtrai de ne pas se faire exploser en Irak en évoquant sa mère qui sera anéantie. «Si je suis tué sur le chemin d’Allah, je conduirai ma mère vers le paradis» a rétorqué le jeune homme qui commit un attentat suicide le 10 novembre.


Profil

1988: Naissance dans un camp de réfugiés, à Russeifah en Jordanie, le 1er janvier selon ses documents d’identité mais la date exacte est inconnue.

1990: Arrivée en Belgique et installation de la famille à Molenbeek-Saint-Jean

2010: Décroche à l’Université catholique de Louvain un master en études arabes et islamiques

2014: Séjour en Syrie

2015: Publie Pourquoi nous sommes tous des Djihadistes aux éditions La boîte à Pandore

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