Les rues de toutes les villes du Monténégro sont pavoisées de drapeaux rouges frappés de l’aigle bicéphale de l’ancienne dynastie régnante des Petrović Njegoš. Le 21 mai 2006, ce petit pays de 620 000 habitants restaurait une indépendance perdue en 1918, lors de son «absorption» par le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, ancêtre de la Yougoslavie. Ce samedi, il va célébrer son 10e anniversaire dans un climat lourd de tensions. Le Monténégro, candidat à l’intégration européenne, est souvent présenté comme le «bon élève des Balkans», indispensable à la «stabilité régionale». Mais l’opposition dénonce le caractère autocratique de l’inamovible Milo Đukanović, au pouvoir depuis un quart de siècle.

Si l’on regarde les photographies des dirigeants yougoslaves à la veille de l’éclatement de l’ancien Etat commun, tous ont disparu: Tudjman le Croate, Izetbegović le Bosniaque et Milošević le Serbe… Seul Milo Đukanović est toujours là, et il n’a aucune intention de lâcher la main. Ancien cadre des jeunesses communistes, il devient premier ministre de sa république le jour de son vingt-neuvième anniversaire, le 15 février 1991, par la grâce de Slobodan Milosevic, son premier mentor. Durant la guerre de Bosnie, le Monténégro sert de base arrière aux milices serbes, mais l’homme fort du pays comprend que le vent va tourner dès la signature des accords de paix de Dayton, à l’automne 1995. Il engage alors un rapprochement avec l’Occident, avant d’orienter son pays sur la voie de l’indépendance puis de l’intégration européenne.

«Le régime monténégrin a le visage de Janus: il présente sa face riante aux Européens, celle d’un pays stable, où les droits des minorités sont à peu près respectés et les réformes nécessaires menées. Mais les habitants du pays connaissent son autre versant: autocratie, liens structurels avec le crime organisé, pressions permanentes sur les médias indépendants, les ONG et les voix critiques, privatisations mafieuses, économie en ruine, littoral ravagé», s’indigne Žarko Rakčević, vice-Premier ministre de 1998 à 2003, récemment revenu en politique pour prendre la tête d’URA, une formation d’opposition «citoyenne».

Au Monténégro, on ne peut (presque) rien faire sans avoir en poche la carte du Parti démocratique des socialistes (DPS), héritier direct de l’ancienne Ligue des communistes, qui règne sans partage sur le pays depuis 1945, un record absolu en Europe. Le document est indispensable pour obtenir un emploi dans l’administration ou les entreprises publiques, recommandé pour monter une entreprise. Et pour convaincre les plus pauvres de continuer à soutenir un régime qui les a pourtant oubliés, il suffit de distribuer avant chaque élection un peu de nourriture ou quelques mètres cube de bois dans les quartiers les plus défavorisés. Autre pratique constatée par la justice lors des municipales de 2014, l’achat des cartes électorales pour une poignée d’euros. «Les fonctionnaires reconnus coupables de ces pratiques n’ont pas été sanctionnés, s’indigne Žarko Rakčević. Ils ont été promus.»

«En 25 années passées à la tête du Monténégro, les autorités ont eu le temps de créer de puissantes structures pour ficher les citoyens. Les fonctionnaires ont accumulé des informations sur leurs voisins, leurs amis, leurs collègues», explique Vanja Ćalović, la fondatrice de Mans, principale ONG anti-corruption du pays. «Les gens ont peur, tout le monde se sait surveillé.» Comme la plupart des opposants, Vanja Ćalović fait régulièrement l’objet d’intimidations et d’attaques: il y a deux ans, Informer, un tabloïd à la solde du régime, avait publié des montages photographiques la présentant comme une adepte de la zoophilie… Selon Reporters sans frontière, le Monténégro pointe à une très mauvaise 106e place dans le classement mondial de la liberté de la presse 2016. «Nous subissons constamment des attaques, même des agressions physiques», constate Željko Ivanović, directeur du quotidien d’opposition Vijesti. «Les médias indépendants sont accusés de travailler pour des services étrangers, d’être des ennemis de l’Etat…»

Le Monténégro a signé jeudi son protocole d’accession à l’OTAN, un sujet très clivant dans le pays, où l’on garde le souvenir des bombardements de 1999. Les manifestations démocratiques de l’automne ont ainsi été «détournées» par les secteurs pro-serbes et pro-russes de l’opposition, un résultat qu’attendait sûrement le premier ministre. «Les stratèges du régime ont complaisamment diffusé l’image d’un manifestant arborant un tee-shirt à l’effigie de Poutine, une excellente manière de discréditer l’ensemble de l’opposition, qui permet à Đukanović de se présenter comme le garant de l’orientation européenne du pays», déplore Žarko Rakčević.