C'était jeudi soir. Slavko et Zeljko, frères d'une quarantaine d'années, tous deux chômeurs, étaient descendus à Podgorica avec leur mère pour manifester contre les frappes de l'OTAN. La vieille dame portait des badges à l'effigie du président yougoslave, Slobodan Milosevic, et de son premier ministre, Momir Bulatovic, président du Parti socialiste populaire (SNP) du Monténégro. Ses fils, qui avaient rejoint les unités de réserve de l'armée yougoslave, étaient en treillis. Ils venaient de Kolasin, à une centaine de kilomètres au nord de Podgorica. «Dans notre ville, expliquaient-ils avec fierté, plus personne ne veut entendre parler de Djukanovic (le président monténégrin, n.d.l.r.), un traître vendu à l'Occident. Nous sommes pour la Yougoslavie et la Serbie. Les Serbes et nous sommes un seul peuple.»

Slaves orthodoxes comme eux, les Monténégrins sont en effet les plus proches cousins des Serbes. Seul Tito reconnut en 1945 l'existence d'un peuple monténégrin distinct. L'identité monténégrine se fonde pourtant sur l'histoire d'une toute petite principauté restée indépendante lorsque l'Empire ottoman occupait tous les Balkans. A Cetinje, cœur historique de ce réduit, tout au contraire de Kolasin, on se veut Monténégrins, et l'on rêve de restaurer l'indépendance perdue lors du rattachement forcé du Monténégro au Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, en 1918, au prix d'une sanglante guerre civile entre indépendantistes et partisans du rattachement.

Les régions soutenant aujourd'hui Milo Djukanovic étaient en 1918 déjà pour l'indépendance. A la racine de cette surprenante continuité, la nature clanique de la société monténégrine. Les clans du «Vieux Monténégro», autour de Cetinje, sont indépendantistes, tandis que ceux des régions rattachées à la principauté au cours de son expansion au XIXe siècle soutiennent l'alliance serbe. L'assise politique de Djukanovic tient aussi aux ressortissants des minorités nationales, Slaves musulmans du nord du pays, Albanais ou Croates des Bouches de Kotor. Dans le nord, les partisans pro-serbes de Momir Bulatovic cohabitent avec les Slaves musulmans, qui voient en Djukanovic le seul défenseur d'un Monténégro plurinational. La capitale, Podgorica, et le littoral sont traditionnellement partagés par cette coupure politique. «Si la guerre civile doit éclater, Podgorica sera un enfer, confie un habitant. Ici, personne ne peut savoir à quel camp se rallierait son voisin et la guerre diviserait jusqu'aux familles.»

Ce n'est que tout récemment que la nouvelle fracture s'est greffée sur l'ancienne. Jusqu'en 1995, Momir Bulatovic, président du petit Monténégro (600 000 habitants contre 10 millions en Serbie), qui doit toute sa carrière à Slobodan Milosevic, s'entend fort bien avec son très jeune premier ministre Djukanovic. Mais après les Accords de Dayton, ce dernier se met à dénoncer le régime nationaliste et dictatorial de Belgrade. La rupture est consommée à l'été 1997: Djukanovic garde le contrôle du Parti démocratique des socialistes (DPS) et est élu président, de justesse, en octobre. L'année suivante, Milosevic nomme Bulatovic premier ministre fédéral. Podgorica refusera d'entériner ce choix et rompra peu à peu toutes ses relations avec Belgrade.

La campagne de meetings anti-OTAN du SNP n'a connu qu'un succès limité. Sauf à Podgorica, où deux Monténégro se sont fait face, l'espace d'un soir. En janvier 1998, lors de l'investiture de Djukanovic, les partisans de Momir Bulatovic avaient déjà organisé de violentes manifestations à Podgorica, mais, un an plus tard, seuls quelques milliers de convaincus s'étaient rassemblés sous une pluie battante pour commémorer l'événement.

A l'époque, la grande majorité des Monténégrins soutenaient l'expérience de démocratisation et d'affirmation du Monténégro incarnée par son jeune président. Les frappes de l'OTAN ont renversé la donne. Beaucoup d'indécis ont rejoint le camp de Bulatovic: «Nous ne voulons pas que le Monténégro soit asservi à Belgrade, mais, aujourd'hui, notre pays, la Yougoslavie, doit s'unir et faire front», explique un manifestant. Ziko est soudeur au port de Bar, il est fier de sa carte de membre du SNP. «Le régime de Djukanovic est mafieux, ils veulent privatiser le port et licencier tous les ouvriers.» Avec Bulatovic, Ziko veut défendre la Yougoslavie, contre l'agression occidentale, car, dit-il, «je n'ai pas d'autre patrie». Pour lui, Bulatovic est le représentant d'un ordre ancien, où les salaires étaient élevés et la Yougoslavie un pays respecté. Mais aujourd'hui, dans la petite république divisée, c'est bien l'armée fédérale qui risque de jouer les arbitres.