Balkans

Au Monténégro, le mystérieux coup d’Etat pro-russe qui arrange le pouvoir

Une vingtaine de terroristes «pro-russes», accusés de vouloir tuer le premier ministre Milo Djukanovic, ont été arrêtés le jour des législatives le 16 octobre. Une obscure histoire qui tombe à pic pour l’homme fort du pays, mais qui apparaît comme le rempart des Occidentaux face à l’ogre russe dans les Balkans

La troisième guerre mondiale a commencé au Monténégro. Personne ne le sait encore, mais c’est pourtant ce que martèlent les médias liés au régime de Milo Djukanovic. Le 16 octobre dernier, se tenaient des élections législatives à l’issue très incertaine: pour la première fois, le pouvoir de l’inamovible homme fort du pays semblait sérieusement menacé. Alors que les bureaux de vote venaient d’ouvrir, les habitants de la capitale Podgorica ont été réveillés par un incessant ballet de voitures de police, quadrillant la ville toutes sirènes hurlantes. La télévision Pink fut la première à évoquer de mystérieux terroristes «pro-russes», puis la police confirmait l’arrestation de 20 personnes venues de Serbie, qui auraient projeté de tuer le premier ministre Milo Djukanovic.

Parmi ces «terroristes» supposés, on trouve une scénographe diplômée, un céramiste, un agriculteur, un chauffeur de taxi, un pêcheur ou encore un ambulancier. Selon la police, les interpellations auraient eu lieu dans des hôtels du nord du pays et de la banlieue de Podgorica, où les «criminels» auraient passé la nuit. Un impressionnant arsenal aurait été saisi, mais toutes les armes en question n’ont pas été présentées à la presse, et les suspects ont été remis en liberté au bout de quelques jours.

Démenti russe

Même le supposé principal organisateur du «coup d’Etat», Aleksandar Sindelic, a accepté de coopérer avec le Parquet: à ce titre, il a reçu le statut de «témoin protégé» et a été placé en résidence surveillée. Aleksandar Sindelic faisait en fait partie d’une «deuxième équipe», qui n’a jamais quitté la Serbie. Il n’aurait été arrêté que deux semaines plus tard, en choisissant de se rendre au Monténégro pour se constituer prisonnier. Originaire de Nis, dans le sud de la Serbie, l’homme est recherché par la justice ukrainienne pour avoir combattu en Crimée et dans le Donbass, au sein d’unités de volontaires de l’extrême droite serbe venues prêter main-forte aux séparatistes.

Les autorités de Moscou ont immédiatement démenti toute implication dans ces événements, mais le 7 décembre dernier, Podgorica a transmis à Interpol des mandats d’arrêt contre deux Russes et trois Serbes: les ressortissants russes Eduard Shirokov et Vladimir Popov auraient rencontré Aleksandar Sindelic le 26 septembre à Moscou, pour préciser le scénario du coup d’Etat et lui remettre la somme, bien modeste, de 200 000 dollars. Les deux hommes ne risquent pas d’être extradés vers le Monténégro, aucune convention n’existant entre les deux pays.

«Coup d’Etat permanent»

En revanche, une photo ne cesse de tourner sur les réseaux sociaux: lors de sa visite à Belgrade, le 13 décembre, le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, a été déposé une gerbe aux libérateurs de la Seconde Guerre mondiale, l’occasion de prendre la pose avec des militants d’extrême droite, dont Nemanja Ristic, l’un des Serbes dont Podgorica réclame l’extradition. Sergueï Lavrov n’est guère connu pour être un amateur de bains de foule. Le message semble donc clair: Moscou a choisi de traiter par le mépris les accusations des Monténégrins.

Installé au pouvoir en 1991 par le défunt président serbe Slobodan Milosevic, Milo Djukanovic a été pro-serbe, avant de trahir son mentor, de devenir le meilleur allié de l’Occident et de restaurer l’indépendance monténégrine, en mai 2006, lors de la dissolution définitive de la Yougoslavie. Après avoir largement ouvert son pays aux intérêts et aux capitaux russes, il est devenu l’artisan de l’adhésion du Monténégro à l’OTAN. L’homme est un joueur, qui utilise à merveille la stratégie du «coup d’Etat permanent».

«Le 17 octobre, Milo Djukanovic a réussi à sauver son parti d’une défaite annoncée. Face à la menace de coup d’Etat, certains électeurs sont restés chez eux, d’autres ont préféré rallier le pouvoir par peur des nationalistes serbes», explique Milka Tadic-Mijovic, directrice du Centre du journalisme d’investigation de Podgorica (CIN). «Et sur le plan international, il se présente comme le rempart de l’Occident face à l’ours russe prêt à submerger les Balkans. Ce qui, immanquablement, lui vaut de l’indulgence face aux liens du régime avec le crime organisé.»

Relatif «retrait» de Djukanovic

Mais en se posant en adversaire résolu de Moscou, Milo Djukanovic joue gros. La russophilie est forte dans le petit pays et d’étroites relations se sont tissées entre les dirigeants monténégrins et les services russes, depuis l’époque des sanctions internationales, dans les années 1990, quand Podgorica pratiquait la contrebande de cigarettes à une échelle industrielle. En 2015, lors du sommet de Cardiff de l’OTAN, la candidature du Monténégro avait même été repoussée, car l’on soupçonnait l’armée d’être truffés d’agents à la solde de Moscou.

Depuis, le régime a su dramatiser sa confrontation avec le Kremlin pour mieux prouver son engagement pro-occidental. Inquiets des hésitations constantes de la Serbie, qui affiche officiellement sa neutralité militaire et refuse de couper les ponts avec Moscou, les Occidentaux ne font plus les difficiles avec l’encombrant allié monténégrin. Après avoir monopolisé le pouvoir depuis vingt-cinq ans, Milo Djukanovic annoncé, fin octobre, qu’il ne briguerait pas un nouveau mandat à la tête de l’exécutif. Ce très relatif «retrait» lui a peut-être été suggéré par certaines ambassades occidentales, mais l’homme conserve la présidence de son Parti démocratique des socialistes (DPS) et la mainmise sur son clan. Le 28 novembre, c’est donc l’ancien chef des services secrets, Dusko Markovic, surnommé «Boîte noire», qui a pris la tête du gouvernement, assurant la continuité du régime.

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