Diplo sous toit (4/5)

Au Mont-Pèlerin, l’art discret de l’hôtellerie de la paix

Le magnifique cadre du Mirador, au-dessus de Vevey, n’a pas réussi à dénouer l’inextricable conflit chypriote. Pour les hôteliers, les négociations peuvent être une bonne affaire, à condition de faire preuve de flexibilité

Cette semaine, «Le Temps» explore cinq de ces lieux qui, en Suisse, ont abrité des pourparlers pour faire avancer l’Histoire (ou non).

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L’hôtel Mirador, au Mont-Pèlerin, porte bien son nom. On accède à cette sentinelle suspendue au-dessus du Léman depuis Vevey par un funiculaire à travers les vignobles. De la terrasse du cinq-étoiles, la courbure du lac donne une impression de grand large. Les dirigeants de l’île divisée de Chypre, venus à deux reprises ces dernières années pour tenter de dénouer un des plus anciens conflits d’Europe, n’ont pas dû être trop dépaysés.

La Suisse a une longue histoire avec les interminables tractations chypriotes. «Elle a l’avantage de ne pas faire partie de l’UE, c’est important pour les Chypriotes turcs ainsi que la Turquie», explique un familier de ces négociations. L’ONU est la médiatrice, elle dispose toujours de Casques bleus sur la ligne de démarcation entre les frères ennemis. C’est Berne qui choisit les heureux hôtels.

«Nous sommes idéalement placés», plaide Yvette Thüring, directrice du Mirador. Juste au-dessus de l’agitation lémanique et pas trop loin de Genève, siège européen de l’ONU, «où il y a toujours d’autres choses à faire. D’où l’idée de garder les négociateurs dans un lieu d’où ils ne peuvent s’enfuir», poursuit notre source diplomatique. De rares voisins et deux routes d’accès: le Mont-Pèlerin est aussi facile à protéger. «Des spécialistes suisses étaient venus quelques jours en avance pour inspecter les lieux et installer leur propre réseau wi-fi», se souvient Yvette Thüring, qui venait de prendre les commandes du palace.

Pour la basse saison

Le 7 novembre 2016, l’ancien secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, ouvre solennellement les discussions. Un accord de paix est «à portée de main», déclare-t-il à l’adresse du président chypriote grec, Nicos Anastasiades, et du président de la République turque de Chypre du Nord, Mustafa Akinci. Les deux leaders affichent un large sourire. Mais sitôt les photographes partis, la tension est palpable. Les gardes du corps dévisagent le personnel qui sert les délégations enfermées dans les salons. «Les discussions étaient tellement sensibles qu’un jour les négociateurs ont utilisé mon appartement dans l’hôtel de peur des oreilles indiscrètes.»

L’hôtel, avec ses 63 suites et chambres, est entièrement privatisé pour ces pourparlers, soit une cinquantaine de personnes. «Nous adorons recevoir ce genre d’événement pendant la basse saison, expose avec un large sourire la directrice, et nos tarifs sont plus favorables.» La Bâloise précise que la facture a été partagée entre l’ONU et la Suisse. «Je suis fière de la contribution de mon pays dans les efforts de paix à travers le monde. A nous hôteliers de faire preuve de flexibilité et de créer la meilleure atmosphère possible pour les discussions.»

Les deux délégations reviendront en janvier 2017 au Mont-Pèlerin, sans davantage de succès. «Nous avons prouvé que nous pouvions accueillir des événements sensibles et pas seulement dans le domaine politique. La plupart des réunions qui ont lieu chez nous se tiennent en toute discrétion», positive cette hôtelière d’expérience, qui a notamment hébergé le président américain Barack Obama ou le Turc Recep Tayyip Erdogan quand elle officiait à l’Intercontinental de Mexico.

Drapeau chinois

Yvette Thüring était de retour à Bâle quand le nouveau propriétaire du Mirador, le milliardaire chinois Hong Kwok Lung, lui a demandé de prendre la gestion du cinq-étoiles, alors en difficulté. Le milliardaire de Hongkong a investi des millions de francs pour donner un nouvel élan. Un nouveau restaurant japonais est désormais opérationnel et le palace a renforcé ses services médicaux et de wellness. Un retour aux sources, puisque l’hôtel était jusqu’à l’après-guerre une clinique. Son patient le plus célèbre: le compositeur français Maurice Ravel, soigné ici en 1934.

Quand on aspire à accueillir des discussions politiques, la nationalité du propriétaire n’est pas anodine. Un peu plus haut que l’hôtel, le Mont-Pèlerin abrite un centre tibétain. Par le passé, le dalaï-lama, qui lutte contre l’occupation de la Chine, y est venu plusieurs fois. Il avait logé au Mirador. Pas sûr qu’il y revienne, admet la directrice.

Tout comme les propriétaires d’hôtel, les responsables politiques passent. A la tête de l’ONU, Ban Ki-moon, qui organisait aussi au Mirador un séminaire annuel avec tous les responsables des agences onusiennes, a été remplacé par Antonio Guterres. Le Portugais, alors patron du Haut Commissariat pour les réfugiés, avait participé à plusieurs de ces retraites.

Au point mort

Cet ancien ministre socialiste refusait qu’on lui porte ses valises, se rappelle-t-on au Mirador, avec une pointe de reproche. Quand il a été désigné secrétaire général de l’ONU, il a décidé que ces séminaires annuels auraient lieu dans un établissement plus modeste. Antonio Guterres a aussi tenté de relancer les négociations sur Chypre, à Genève puis à Crans-Montana en été 2017, mais les discussions sont au point mort.

Dans son bureau, Yvette Thüring garde précieusement une sculpture de mouflon, symbole de Chypre, un cadeau du leader chypriote grec Nicos Anastasiades, avec sa carte de visite collée en dessous. La directrice cultive ses relations avec le DFAE. Avant d’accepter notre visite, elle a prévenu Berne. Il y a quelques semaines, la diplomatie suisse l’a contactée pour accueillir à nouveau de mystérieuses négociations. «Cela a été annulé l’avant-veille de l’événement et je n’étais toujours pas au courant de quoi il s’agissait», jure-t-elle. Les aléas du métier.

Prochain épisode: l’hôtel Intercontinental, à Genève.

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